Précocité et idées répandues : que dit la littérature scientifique ?

Les élèves à haut potentiel intellectuel, précoces ou « surdoués », font partie des 2% de la population qui obtiennent un score de 130 ou plus aux tests psychométriques. Ces enfants rencontrent-ils plus de difficultés dans leur scolarité que les autres ?

Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’Ecole normale supérieure et Nicolas Gauvrit, chercheur au CHART (Laboratoire sur la cognition et les usages), à l’université Paris VIII, démentent ce présupposé, dans un article de Yann Verdo, paru le 21 mai dernier sur le site Lesechos.fr. Extraits :

« Sans nier le fait qu’il existe bel et bien, parmi les surdoués, des enfants à problème, en échec scolaire ou souffrant de troubles psychiques (anxiété, dépression, troubles de l’apprentissage ou de l’attention, hyper­activité…), les deux chercheurs en psychologie soulignent simplement que ces difficultés n’affectent pas statistiquement plus les enfants surdoués que les autres. (…) Lire la suite

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Stéréotypes liés au genre : qui a peur de la filière “Elle” ?

On a du mal à se défaire des stéréotypes, soit parce qu’ils s’appuient sur des croyances tellement ancrées qu’on ne pense plus à les interroger, soit parce qu’ils agissent en nous de manière inconsciente et donc littéralement impensable.

Ces filtres qui opèrent à notre insu sont à l’origine de nombreuses discriminations et contribuent à les perpétuer : on connaît par exemple l’effarement honteux d’employeurs ayant réalisé après étude, que leur recrutement était ethniquement discriminatoire, alors qu’ils pensaient naïvement avoir refusé les candidats de couleur pour des raisons purement professionnelles.

Ainsi en va-t-il des stéréotypes de genre qui, s’appuyant sur la division biologique des sexes, présupposent que les comportements, les aptitudes, les sentiments, les goûts ou les envies dépendent du sexe biologique et peuvent être classés en “féminins” ou “masculins”.

L’ethnologue et anthropologue Françoise Héritier, décédée le 16 novembre dernier, avait baptisé ce phénomène « la valence différentielle des sexes”. Elle avait observé que cette répartition des valeurs entre celles jugées “féminines” et celles dites “masculines” tendait invariablement à valoriser les secondes, justifiant et entretenant la domination des hommes sur les femmes.

Prenons ainsi des adjectifs contraires, comme d’un côté “aventurier”, “indépendant”, “audacieux”, “révolté”, “expressif”, “entreprenant”, “fort”, “rationnel”, et de l’autre “casanier”, “dépendant”, “sage”, “doux”, “calme”, “prudent”, “faible”, « rêveur ». Force est de constater que nos sociétés occidentales valorisent plutôt les premiers et les associent encore à la virilité, tandis que les seconds, en demi-teinte, qualifient encore ce qui est censé relever de la féminité.  

L’éducation parentale s’avère évidemment déterminante dans la manière dont le féminin et le masculin sont présentés et intériorisés dès le plus jeune âge. Nous savons que le simple choix des couleurs pour la chambre à coucher avant même que le bébé ne paraisse est déjà conditionné par le genre. Ces représentations du “féminin” ou du “masculin” continuent d’être véhiculées par la manière dont nous nous adressons à l’enfant, les jouets que nous lui offrons, les vêtements que nous lui mettons, les activités que nous lui proposons, les histoires que nous lui lisons, le modèle familial que nous lui soumettons, le futur que nous lui dessinons…

Et l’école n’est pas imperméable à ces représentations, même lorsqu’elle essaie de lutter contre : les débats sur l’écriture inclusive questionnent précisément en ce moment ce qu’induit chez les élèves le fait de leur apprendre en orthographe que “le masculin l’emporte toujours sur le féminin” !

La croyance selon laquelle les garçons seraient par nature “actifs” et les filles “passives” justifie encore parfois l’occupation hégémonique des cours de récréation par les garçons footballeurs, tandis que les filles se contentent de discuter – comme elles sautaient autrefois à la corde -… sur place ! De même, si les garçons perçoivent l’obéissance et le calme comme des attributs féminins, on comprend alors, comme l’a montré la chercheuse Sylvie Ayral, qu’ils fassent au collège plus de bêtises pour affirmer leur virilité devant les filles.

A l’adolescence en effet, au moment où les corps se transforment, où les pensées se sexualisent, où les choix d’orientation s’opèrent, où la peur d’être différent s’intensifie, les jeunes ont tendance à se conformer aux stéréotypes de genre et à leur hiérarchie. Si l’insulte “femmelette” est sans doute aujourd’hui dépassée, les propos homophobes pour désigner les garçons qui préfèrent la chorale ou à la danse à des activités comme le foot ou le rugby montrent qu’il n’est pas encore permis de s’affranchir totalement des rôles sexués assignés culturellement. 

Alors quid des matières scolaires ? Celles-ci ont-elles un genre ?

La disparité observée dans la filière L qui n’accueille que 22 % de garçons contre 78 % de filles (1) peut légitimement le laisser supposer.

Pourtant, les sciences ne constituent plus dans notre société un domaine uniquement réservé aux hommes et la filière S accueille aujourd’hui quasiment autant de filles que de garçons, à savoir 45,5 % contre 54,4 % (1).  L’idée selon laquelle les femmes seraient « naturellement » moins bien disposées pour les sciences que les hommes est fort heureusement battue en brèche depuis quelques années, et même si le président de l’université de Harvard, Lawrence Summers, osait encore en 2005 lui accorder du crédit, cette affirmation scientifiquement infondée lui a coûté son poste.

Ces éléments constituent incontestablement un progrès, et nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais autoriser les femmes à s’emparer des sciences signe-t-il pour autant la disparition des stéréotypes de genres affiliés aux disciplines littéraires et scientifiques ? Les progrès paritaires salués d’un côté ne nous masqueraient-ils pas les stéréotypes qui entachent encore la voie littéraire ? 

sncf

Que nous disent les chiffres ?

  • Il y a 3,5 fois plus de filles que de garçons en filière L qu’en filière S
  • La filière L attire 3 fois moins d’élèves que la filière S 

On peut déduire de la première donnée que la filière L est plutôt associée aux femmes, et de la seconde que les sciences sont socialement plus valorisées que les lettres.

Et nous revoilà face à la “valence différentielle des sexes” de Françoise Héritier, et à sa hiérarchie : si les sciences attirent plus les garçons et les filles, c’est que ces disciplines sont associées à des valeurs dominantes (de performance, d’action, de réussite, de pouvoir…) originellement perçues comme masculines.

Pour faire une analogie, on n’a aucune difficulté à dire d’une petite fille qu’elle est un garçon manqué, mais il est encore impensable de dire d’un garçon qu’il est une fille manquée. Dans le premier cas, on a l’impression que la fille possède quelque chose de plus que les autres (une part de masculin) ; dans le second, on a l’impression que le garçon est doublement amputé (de son statut de garçon et d’une partie de ce que devrait être une fille réussie).

N’en est-il pas de même pour les filières choisies ? Une fille qui fait des sciences n’acquiert-elle pas cette part de masculin convoitée, à l’inverse du garçon qui, s’il choisit les lettres, voit sa virilité plus ou moins consciemment questionnée ?

Le fait que la lecture soit perçue comme une activité “passive” (je souligne l’oxymore !) n’y est sans doute pas étranger. Ne parle-t-on pas en effet de “goût” ou de “sensibilité” littéraires, alors que les sciences requerraient des “aptitudes” ou des “compétences” ?

Les conclusions d’un rapport de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire tendent à le confirmer :

« Il s’est installé, au sein de la sociabilité adolescente, une hiérarchie qui place les pratiques des garçons au-dessus de celles des filles. Sur quoi se fonde l’idée que la pratique des jeux vidéo ou la passion pour le sport valent mieux que le goût pour les romans et les fictions télévisuelles ? (…) Pourquoi la culture de la confidence est-elle assimilée à une perte de temps ? Le dénigrement de la sentimentalité féminine n’est pas en soi un phénomène nouveau, mais tout laisse penser qu’il s’est aujourd’hui durci. » (3)

Aussi la filière littéraire est-elle sans nul doute encore victime des connotations féminines/passives qui lui sont associées. Elle serait réservée aux jeunes filles “rêveuses”, “sensibles”, préférant rester dans leur chambre plutôt que d’agir sur le monde et d’avoir “un destin”.

Au contraire, la filière scientifique plus “pragmatique”, “expérimentale” et “rationnelle” serait réservée aux hommes… et aux femmes (!) d’action prêts à explorer et changer le monde.

Et ces stéréotypes s’installent dès le plus jeune âge, bien avant la seconde et les choix d’orientation : une étude menée en 2016 auprès de jeunes âgés de 7 à 19 ans confirme ainsi que “les filles lisent plus régulièrement que les garçons (33% des filles lisent tous les jours vs 22% pour les garçons) et plus longtemps (3h30 en moyenne par semaine vs 2h30 pour les garçons). Ce sont les collégiennes qui lisent le plus fréquemment (40% tous les jours) et qui consacrent le plus de temps à la lecture (4h15 par semaine en moyenne). Les garçons du même âge n’y consacrent que 2h15.” (2)

D’où ma question finale à l’issue de cet interminable article : le vrai courage aujourd’hui n’est-il pas qui d’autoriser les garçons… et les filles (!) à s’emparer de nouveau de la filière L, en luttant bien en amont contre les stéréotypes de genre qui lui sont associés ?

Nathalie Anton

  1. Chiffres de l’Education nationale publiés en 2012.
  2. Etude du Centre national du livre, 2016.
  3. Socialisation adolescente et usages du numérique, INJEP, 2017.

Mieux comprendre la phobie scolaire

Un article très complet du Monde du lundi 16 octobre dernier réservé aux abonnés s’intéressait à la phobie scolaire. Je vous en livre les points principaux :

Qui sont les enfants concernés ?

« Dans les pays occidentaux, ces phobies scolaires toucheraient de 1 % à 5 % des jeunes d’âge scolaire – les filles autant que les garçons. « Cela atteindrait 30 % des jeunes au moins une fois dans leur scolarité », avance David Gourion, psychiatre. On évoque souvent trois pics de fréquence : à 6-8 ans, 11 ans et 14-15 ans, qui correspondent à des transitions éducatives. » (A savoir, principalement les entrées au CP, au collège et au lycée).

Combien d’enfants sont touchés ?

« Les phobies scolaires représentent 5 % à 8 % des consultations de pédopsychiatrie en France. Mais 60 % à 70 % au Japon, où la compétition sociale est maximale ! », relève la professeure Marie-Rose Moro, directrice de la Maison de Solenn. « J’en vois de plus en plus, assure David Gourion. La pression de performance augmente. Notre société en crise promet 30 % de chômage aux moins de 25 ans, ce qui stresse énormément les parents. Ils répercutent leurs attentes sur leurs enfants. Or, l’anxiété de performance est un des déterminants de bien des phobies scolaires. » »

D’où vient la phobie scolaire ?

Les causes de ce refus anxieux ne sont pas forcément en lien direct avec l’école !

« Souvent, c’est une intrication complexe de facteurs individuels et environnementaux. Parmi les facteurs individuels, les troubles psychiatriques associés les plus fréquents sont les angoisses de séparation (22 % des cas), l’anxiété généralisée (11 %), un trouble des conduites (11 %), un épisode dépressif (5 %), une phobie spécifique ou sociale (8 %). Dans 32 % des cas, on ne trouve rien. (…)

Les troubles des apprentissages – dyslexies, dyspraxies, dyscalculies… – sont des facteurs favorisants. Avec, souvent, un ­effet boule de neige. « Une dyslexie peut ­entraîner une mauvaise estime de soi, des mauvaises notes, des remontrances, un ­découragement, qui provoquent anxiété et troubles du sommeil. Le jeune cherche à compenser par du cannabis, qui favorise une dépression », analyse David Gourion.

Parmi les facteurs externes, on trouve parfois un événement traumatique ou le deuil d’un proche. Ou encore l’enfant peut avoir peur de laisser seul à la maison un adulte qui souffre de dépression avec un risque suicidaire, par exemple. Mais le plus souvent, ce sont des situations de violence. « Chez 25 % à 33 % des enfants en ­situation de phobie scolaire, on trouve un harcèlement à l’école ou sur Internet, indique Nicole Catheline, pédopsychiatre en milieu hospitalier à Poitiers. »

Quel type de prise en charge peut fonctionner ?

Evoquant les caractéristiques de la prise en charge thérapeutique telle qu’elle est offerte à La Maison de Solenn, la journaliste montre que celle-ci :

  • s’inscrit souvent dans le temps, parfois sur plusieurs années,
  • est multidisciplinaire (associant psychiatre, psychologue, professeur, animateur…)
  • alterne thérapie individuelle et thérapie de groupe
  • offre un soutien à la famille entière

Pourquoi offrir une prise en charge rapide ?

La journaliste Florence Rosier explique que la phobie scolaire est encore méconnue du côté de l’école et que cette méconnaissance, associée à la difficulté pour les parents d’avoir des rendez-vous chez des psychiatres, retarde la prise en charge et peut conduire à une aggravation de la situation :

« Un refus scolaire risque d’évoluer vers une phobie sociale. Le jeune refuse de sortir de chez lui, ne veut plus se lever le ­matin, renonce aux loisirs qu’il aimait, se coupe de ses amis. Reclus, il s’isole toujours plus. Pour beaucoup, venir dans un lieu de soins est leur seule sortie. »

Que deviennent ces enfants au fil du temps ?

Lorsque les élèves ont quitté l’école, ils peuvent y revenir de différentes manières :

« La rescolarisation commence souvent par « L’école à l’hôpital » (…). Ensuite, les jeunes peuvent retourner dans leur établissement d’origine, pour quelques cours par semaine. Les projets d’accueil individuels (PAI) le permettent. (…) Il existe d’autres possibilités : micro-lycées, lycées des décrocheurs (Pôle innovant lycéen), initiatives comme « La Ville pour école », dispositifs soins-études… Le CNED (cours par correspondance) peut être un recours temporaire, mais la motivation est difficile. Et puis, il y a des établissements hors contrat. »

« En l’absence d’études rigoureuses, les experts s’accordent sur un taux de reprise de l’école compris entre 40 % et 60 %, pour les jeunes correctement pris en charge. « C’est bien, mais il faut faire mieux. De plus, même en cas de résolution du refus scolaire, plus de la moitié des enfants conservent des troubles psychiatriques, souvent de type anxieux », résume le docteur Gourion. »

Pour plus d’information, je vous renvoie à trois articles déjà publiés sur ce thème dans ce blog :

La phobie scolaire

Le flou de la phobie scolaire.

Phobie de la folie scolaire ?

Nathalie Anton

Image : Le Cri, E. Munch, 1883.