Développer le sentiment d’appartenance à l’école

Je reviens en ce début d’année sur l’une des conclusions du rapport PISA (Programme International pour le suivi des acquis) publié en 2012 par l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) :

« La France se situe toujours bien en dessous de la moyenne de l’OCDE, contrairement au Liechtenstein, à l’Autriche ou à la Suisse, où au moins quatre élèves sur cinq se sentent chez eux à l’école, contre moins d’un élève sur deux en France. La France, avec seulement 47 % des élèves déclarant se sentir chez eux à l’école, affiche la proportion la plus basse de tous les pays et économies ayant participé au cycle PISA 2012. »

Ce sentiment d’appartenance, ressenti par les élèves vis-à-vis de leur établissement scolaire, constitue l’un des indicateurs du climat scolaire, au même titre que :

– la qualité des relations existant entre les membres de l’établissement

 – la qualité de la formation et des apprentissages

– le sentiment de sûreté et de confiance à l’intérieur de l’établissement

– le sentiment de justice relatif à la constance et la cohérence dans l’application des règles

Comme les indicateurs de climat scolaire précédemment cités, le sentiment d’appartenance contribue à asseoir le respect et la motivation des élèves. En effet, lorsque ces derniers se sentent engagés dans la vie de leur établissement, à travers notamment :

– l’organisation et la participation à des actions culturelles, sportives, préventives et festives

– la mise en place de groupes d’entraide et de soutien

– des occasions de rencontre et d’échange avec les parents d’élèves fréquentes, pas nécessairement liées aux notes ou à la discipline

– le développement d’un sentiment de fierté de faire partie de l’établissement grâce à des valeurs communes exprimées (esprit de partage, de respect, de justice, par exemple…)

ils prennent alors du plaisir à aller à l’école et savent s’appuyer sur la communauté pour s’épanouir aussi bien sur les plans personnels que scolaire.

Espérons que les chiffres de la prochaine étude en 2015 seront meilleurs en ce domaine !

Nathalie Anton

« Un esprit sain dans un corps sain »

J’évoquais dans mon dernier post consacré à la phobie scolaire différents facteurs pouvant conduire les enfants à éviter l’école. Je rebondis sur cette notion d’évitement en citant aujourd’hui un article paru le 11 mars 2014 sur le site Lemonde.fr, rapportant les conclusions d’un rapport présenté par l’Observatoire national de la sécurité et de l’accessibilité des établissements d’enseignement (ONS), consacré... aux toilettes des établissements :

« Les élèves évitent d’utiliser les toilettes dans près d’un tiers des collèges et lycées. (…) 28 % des établissements, surtout des collèges, ont signalé au moins un cas d’élève ayant renoncé à utiliser les toilettes scolaires, 42 % des élèves se plaignant du manque de papier, 32 % des odeurs, 23 % de la propreté, et 12 % du manque d’intimité des installations. (…)  La consommation de drogue et d’alcool concerne surtout les lycées, 10 % des LEGT et 11 % des LP signalant des cas d’absorption de boissons alcoolisées dans les sanitaires des garçons, 8 % des LP et 5 % des LEGT signalant des cas de consommation de drogue ».

S’il n’est évidemment pas question d’associer une pathologie aussi complexe que la phobie scolaire à l’état des sanitaires des établissements, il n’en reste pas moins que le goût pour l’école et la réussite dépendent aussi des conditions de bien-être qui lui sont associées. Les toilettes renvoient non seulement aux problématiques de la sécurité et du respect de l’espace commun, mais aussi à celles du corps et de l’intimité… Or, il est Impossible de bien penser lorsque le corps est souffrant : le problème des toilettes constitue d’ailleurs la question récurrente posée avec celle des menus de la cantine par les délégués aux conseils de classe ! Occulter ou minimiser le corporel au prétexte que l’éducation ne s’adresserait qu’à l’intelligence constitue une erreur déjà dénoncée par le poète latin Juvenal au Ier siècle de notre ère, et par les Humanistes de la Renaissance (cf. l’éducation de Gargantua proposée par Rabelais) : « Un esprit sain dans un corps sain » ! Telle est la devise qui doit présider à la mise en place d’un cadre de travail adapté et respectueux de l’élève dans son intégrité.

Nathalie Anton

L’effet chef d’établissement sur la réussite scolaire

Je reproduis aujourd’hui dans son intégralité l’article publié le 19 mars dernier par le site d’informations Rue 89, soulignant les effets positifs que peut avoir une politique d’établissement bienveillante vis-à-vis des personnels et des élèves, et rejoignant ainsi les travaux menés sur le climat scolaire par Eric Debarbieux en France, ou Jonathan Cohen aux Etats-Unis pour ne citer qu’eux. Si les deux journalistes Nolwenn le Blevennec et Audrey Cerdan peignent un tableau idyllique de ce collège, il n’en faut pas moins retenir les chiffres en hausse spectaculaire au brevet des collèges, ainsi que toutes les activités offertes aux élèves qui tendent à faire de l’école un lieu de vie et de plaisir.

« Comment faire d’un collège pourri le collège du bonheur

Le taux de réussite au brevet de ce collège est passé de 64% à 95%. Nouveau principal, confiance dans les profs, transmission de valeurs, et surtout, plaisir.

La cour du collège Duhamel à Paris (Audrey Cerdan/Rue89)

La salle des profs jouxte le bureau du principal. Elle est très grande et claire. Il y a des éclats de rire à l’heure du déjeuner. Les profs sont beaux, ou beaux d’être heureux, impossible à dire (sauf pour l’assistante d’espagnol, qui est objectivement une bombe atomique).

Quand le prof de français envoie un texto à des élèves, il hésite à masquer son numéro, décide de le faire quand même, mais signe « Amitiés » parce que c’est ce qu’il ressent. Quand la secrétaire de direction fête ses 50 ans, l’équipe lui offre un sac de grande marque vernis couleur prune.

Les profs m’assurent que ce n’est pas une mise en scène et qu’ils n’ont pas été payés par le rectorat ou la direction pour étaler leur bonheur.

Avant, c’était « beurk, argh, pfff »

Difficile à envisager, mais le collège Georges Duhamel, avant, c’était la zone et la loi de la déprime. Au début des années 2000, c’était un établissement connu pour sa petite délinquance de couloir et ses faibles résultats au brevet – 64% de réussite.

Situation sclérosée, puisque la direction et les profs n’arrivaient plus à se parler et les lundis matin étaient cauchemardesques. A l’époque, les classes étaient en sous-effectifs (370 élèves pour 468 places) ; plus que louche à Paris.

« Quand j’ai su que mon aîné était sectorisé sur ce collège, j’ai dit des mots comme “beurk, argh, pfff” », résume Nathalie Tremolet, une mère d’élève. Finalement, son aîné a eu de la chance : en 2004, l’année de son arrivée, tout a changé. Un nouveau principal est arrivé, Albert Zenou, surnommé « Zenounours » ou « Zorro », qui a aujourd’hui 62 ans.


Albert Zenou, principal du collège, avec son adjointe Carole Blasco (Audrey Cerdan/Rue89)

En quelques années, il a transformé le collège en un établissement dans lequel on peut mettre ses enfants sans flipper : la réussite au brevet est passée à 95%, et le bien-être est palpable.

« L’autre n’est pas un tordu »

Le prof de français, « momie » qui enseigne dans le collège depuis 17 ans, pense que la confiance qui émane du principal a été déterminante dans la métamorphose de l’établissement.

« Le principal a réussi à nous fondre dans une même pâte grâce à une absence de suspicion. Il ne nous regarde jamais comme des fumistes et c’est très rare dans l’Education nationale. Il n’y a pas de paranoïa institutionnelle. »

En essayant d’expliquer les raisons de son bien-être dans l’établissement, une jeune prof parle aussi de confiance :

« On se voit en dehors des cours, on s’entend bien et le principal nous laisse les clés de l’établissement quand on fait des soirées. »

A son pot de départ à la retraite, une prof a raconté qu’elle ne s’était pas réveillée un matin. Arrivée dans le bureau du principal, il lui aurait simplement dit qu’il était sûr maintenant qu’elle était humaine.


Albert Zenou, principal, discute avec le CPE, Yannick (Audrey Cerdan/Rue89)

Albert Zenou sait comment créer un bon climat de travail. Il a longtemps tenu une revue qui s’appelle « Education et management » ; il y a appris les vertus de la structure enveloppante. Il connaît tout du beau-frère de la prof d’espagnol. Il sait aussi dire quand cela ne va pas :

« Je le fais avec l’idée que l’autre en face est capable de recevoir [des critiques, ndlr] et qu’il n’est pas un tordu. »

Mixité et sac Picard

Parallèlement, à son arrivée, Albert Zenou a tout de suite souhaité mettre fin au détournement des élèves des milieux aisés : ceux qui avaient les moyens de fuir l’affectation en allant dans le privé.

Pour cela, il a créé des filières sélectives. D’abord une classe « bilangue » (même nombre d’heures d’anglais et d’allemand dès la sixième). La prof d’allemand, qui a l’air d’être une pointure, est particulièrement bien traitée : elle a sa salle, son PC et son vidéoprojecteur.

Il a ensuite lancé des sections latin et grec, une classe européenne, une section sportive (neuf heures d’escalade par semaine) et des options scientifiques (stages en labo en partenariat avec l’hôpital Necker).

Une mère d’élève, qui a longuement hésité à mettre ses enfants à Georges Duhamel, mais ne le regrette pas :

« Je suis contente de la mixité qu’il a réussi à créer. Mes fils ont des amis de toutes les religions et pas une semaine ne se passe sans que je me dise qu’ils sont ouverts d’esprit sur les autres familles et leur fonctionnement. Ils me bluffent, je suis contente. »

Puis elle ajoute :

« Ce qui est bien aussi, c’est que les élèves ressemblent à des élèves. Quand je vois sur le trottoir d’en face, des collégiens de Victor Duruy habillés avec leurs doudounes à la mode, cela m’horrifie. Ici, personne n’est mis à l’écart parce qu’il n’a pas le jean bidule. »

Les élèves aisés sont bienvenus, mais la provocation n’est pas tolérée. Albert Zenou et son adjointe Carole Blasco veillent tous les matins à l’entrée du collège. L’interdiction des sacs à main permet de limiter la frime :

« Un jour, une fille est arrivée en cours avec un sac Prada. On lui a demandé de le vider et on lui a donné un sac Picard. Cela n’avait rien à voir, sauf la première lettre des deux marques. Elle n’est plus jamais revenue avec. »

Planter les flèches du respect

Enfin, le principal a essayé de transmettre des valeurs aux enfants. Pied-noir, il est arrivé d’Algérie à l’âge de dix ans. Ses parents n’ont jamais voulu regarder en arrière (seulement les bons souvenirs, pas de haine).

« Je marche avec des flèches dans le dos, et ce sont celles du respect. Je viens d’une famille simple qui a vécu une immense perte et qui ne demandait rien. »

Avant de devenir principal, il était professeur de lettres classiques. « Le latin, cela structure. »

Bref, l’homme porte souvent une cravate rose, mais c’est sa seule folie. Il a le goût de l’ordre et du sérieux. A Georges Duhamel, pas de vernis, de maquillage, de tenues inappropriées ou de casquettes. Avant de partir en voyage scolaire, les élèves doivent signer une charte de bon comportement. Une élève nous dit que les parents sont « hypercontents », mais que cela va « parfois » un peu loin.

Le responsable de la vie scolaire, Yannick, est grand type très baraqué au regard doux. C’est un ancien sportif professionnel et ancien prof de français à l’université de Toronto, rentré le temps d’obtenir un visa permanent.


Yannick, responsable de la vie scolaire, pendant le cours de hip-hop qu’il anime (Audrey Cerdan/Rue89)

C’est un pilier du collège et Zenou l’a prié de rester un an de plus alors qu’il devait repartir. Avec le principal, ils essayent de prendre les problèmes en amont (aussi sur Facebook). Sabrina, 13 ans, confirme se sentir en sécurité :

« Moi, un jour j’ai été suivie par des garçons jusqu’à chez moi, je l’ai dit à mes parents, le principal a été mis au courant. Ça n’a jamais recommencé. Ça reste au stade de petites histoires. »

Il n’y a pas eu de conseil de discipline depuis environ sept ans.

« Ça m’amuse pas de faire du jersey »

Ambiance tout à fait saine, donc. Des profs qui ne se sentaient à l’aise qu’en lycée décident de rester en collège. Beaucoup ont envie de s’investir de façon « anormale ». Ils font tous de l’aide aux devoirs et proposent des ateliers dans le cadre de l’accompagnement éducatif (ainsi que des heures de soutien non-rémunérées).

Le niveau monte. La prof d’anglais, jeune blonde au pull rouge, a monté un club ciné. Elle organise une séance de cinéma en VO par semaine, avec relevé du nouveau vocabulaire à la fin.

« C’est le seul problème ici, on ne peut rien refuser au principal. On bosse certainement beaucoup plus qu’ailleurs. »

Au collège, entre midi et deux, des dizaines d’activités sont possibles. Calligraphie, boxe, cinéma en anglais, bridge, langage des signes…


Une enseignante montre à Nicole Duhamel les gants tricotés qu’elle a réalisés suite à ses cours (Audrey Cerdan/Rue89)

A la loge, Nicole Duhamel, 67 ans, qui porte le nom du collège et s’en amuse, propose des ateliers tricot pour les profs et les élèves, plusieurs fois par semaine, parce que cela lui fait plaisir.

« C’est ma passion le tricot, mais ça m’amuse pas de faire du jersey, il faut que ce soit compliqué. »

Elle adore l’accueil (elle dit « mes profs ») et elle nous assure qu’elle pleure déjà à l’idée de partir en juillet à la retraite.

Le lundi midi, le CPE Yannick anime quant à lui un cours de hip-hop sur casting. En salle 209, une dizaine d’élèves dansent et reproduisent des chorégraphies mises en ligne sur Youtube – le niveau est dingue.

Par exemple, ce lundi midi, un garçon, encore petit, l’air timide, qu’on aurait dit souple comme une branche de platane, a fait une roulade arrière sur une table de classe avant de faire des vagues avec les bras et des choses folles au sol. »

Yannick pendant son cours de hip-hop (Audrey Cerdan/Rue89)