Plaidoyer pour le temps libre des enfants

Capture d’écran 2019-08-22 à 21.06.56« Nous avons ruiné l’enfance. » Tel est le constat sans appel de l’auteure américaine Kim Brooks (1), qui s’interrogeait, dans une tribune publiée le 17 août dernier dans le New York Times, sur le bien-être des jeunes confrontés à un encadrement quasi constant de leurs activités. Voici quelques extraits de sa réflexion portant certes sur les Etats-Unis, mais qui donne matière à réfléchir aux éducateurs que nous sommes.

« Selon le psychologue Peter Gray, les enfants d’aujourd’hui sont plus déprimés qu’ils ne l’étaient pendant la Grande Dépression, et plus anxieux qu’aux pires moments de la Guerre Froide. Une étude publiée en 2019 dans le Journal of Abnormal Psychology révèle que les taux de dépression chez les 14-17 ans ont augmenté de plus de 60% entre 2009 et 2017, et de 47% chez les 12-13 ans. Et cette hausse des diagnostics ne s’explique pas uniquement par une plus grande attention portée à la santé mentale des enfants et des adolescents. En effet, le nombre de jeunes qui se sont présentés aux urgences avec des pensées suicidaires ou ayant attenté à leur vie a doublé entre 2007 et 2015.  

Or, l’impact du stress généré par l’école sur la santé psychologique est corroboré par des études portant sur le suicide des enfants et des adolescents. Selon le docteur Grey, « le taux relatif au suicide des jeunes (qu’il s’agisse des idées suicidaires, des tentatives de suicide ou des décès avérés) est deux fois plus important pendant les mois d’école, qu’il ne l’est pendant les grandes vacances, alors que ce taux est plus élevé pour les adultes en été. »  

Mais les problèmes de santé mentale et émotionnelle ne résultent pas seulement de ce qui se passe sur le temps scolaire. Pour de nombreux enfants, la différence entre l’école et les activités extrascolaires est à peine palpable : les heures en dehors des cours ressemblent de plus en plus… à des heures de cours ! Les enfants passent des après-midis, des week-ends ou des étés entiers dans des structures d’accueil pendant que leurs parents travaillent.

Quelque chose doit donc changer. Les enfants ont besoin de récréations, de déjeuners plus longs, de temps libre, de jeux non supervisés et de moments passés en famille. Ils ont besoin qu’on allège les devoirs à la maison et les contrôles à l’école, et que l’accent porte davantage sur l’apprentissage des compétences sociales et émotionnelles. 

Nombreux sont les parents et les pédiatres qui incriminent les écrans et les réseaux sociaux, mais les supprimer ou les limiter n’est pas suffisant. Les enfants se tournent vers les écrans parce que les opportunités d’interactions dans la vraie vie ont disparu.

D’après le Dr. Gray, « les enfants  sont prêts à se lever une heure plus tôt une fois par semaine, pour avoir un temps de jeu non supervisé ! Face à une telle soif exprimée de temps libre, comment s’étonner que tant d’enfants soient malheureux ? »

Nathalie Anton

Kim Brooks est l’auteure de “Small Animals: Parenthood in the Age of Fear.

Image : Credit João Fazenda

Le bac : un rituel initiatique ? Le point de vue de Boris Cyrulnik

La fin de l’année approche, avec ses autorisations de passage délivrées par les conseils de classe ou les examens scolaires, le plus emblématique restant évidemment le baccalauréat. Si son obtention ouvre la porte de l’enseignement supérieur, certains voient également en lui une entrée symbolique dans l’âge adulte. Le psychanalyste Boris Cyrulnik, interrogé par Guillaume Erner sur France Culture le 20 mai dans l’émission « L’invité des Matins« , soulignait au contraire l’insuffisance de cet horizon scolaire, et mettait en valeur un autre rite initiatique valorisé dans d’autres pays que le nôtre…

« Ce besoin d’initiation, les adolescents le cherchent et se le provoquent eux-mêmes. Il n’y a rien de pire que l’absence d’événement dans une vie (…) et un adolescent qui n’a pour seul événement que de passer son bac, c’est une initiation tragique car elle n’est faite que d’angoisse et d’immobilité physique… (…) « J’ai besoin moi, adolescent, de me mettre à l’épreuve pour avoir la preuve de ce que je vaux » : notre culture a complètement oublié ça. Ce qui fait la sélection aujourd’hui c’est l’immobilité physique et la répétition de quelques règles de grammaire. (…) Je crois que les pays d’Europe du Nord ont trouvé une initiation moderne. C’est à dire qu’après l’équivalent du bac, les jeunes font une année sabbatique. Ils ont 18 ans, ils arrêtent de faire des études pendant un an ou deux. Ils partent dans un pays étranger, souvent aux Etats-Unis, ils apprennent une langue, ils gagnent leur vie avec des petits métiers (…) et quand ils reviennent, ils sont fiers d’eux ! Ils sont devenus adultes et à ce moment-là seulement, ils reprennent les études. Je me demande pourquoi on fait sprinter nos enfants, alors qu’aujourd’hui plus d’une petite fille sur deux qui arrive au monde sera centenaire : elle peut bien perdre un an ou deux quand même ! On peut prendre un an ou deux pour construire, pour muscler sa personnalité… On les fait sprinter, et ensuite on les assoit derrière un ordinateur… C’est à dire que c’est le contraire de ce qu’il faut faire. Beaucoup de pays maintenant inventent des processus d’initiation qui rendent les adolescents fiers d’eux parce qu’ils ont triomphé d’une épreuve. »

Une belle occasion pour moi de vous souhaiter d’excellentes vacances !

Nathalie Anton

Diversité ethno-raciale : interview du sociodémographe Patrick Simon dans Le Monde

Je reproduis aujourd’hui des extraits d’une interview passionnante menée par la journaliste Sylvia Zappi et publiée le 14 avril dernier sur le site Lemonde.fr. Le sociodémographe Patrick Simon, Directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED), y parle de la question de l’identité nationale, de l’intégration et du multiculturalisme de notre société.

« Trouvez-vous trace, dans vos enquêtes, d’un repli communautaire, notamment dans certaines banlieues ?

Globalement, on ne constate pas de repli communautaire. Il y a des petits noyaux dans lesquels les pratiques de socialisation ont essentiellement lieu à l’intérieur du groupe, en particulier dans les quartiers fortement ségrégués. Mais la grande majorité des immigrés et de leurs descendants évoluent dans des milieux diversifiés.

En réalité, la notion de « repli communautaire » dépend plus du regard porté sur les différentes vagues d’immigration que des pratiques réelles. Les Portugais, par exemple, ne sont pas perçus comme posant des problèmes d’intégration alors qu’ils maintiennent des liens forts avec leur culture et leur langue et qu’ils reviennent souvent au pays. On ne leur reproche pas ces liens et ils sont complètement admis parmi la communauté nationale.

Ce n’est pas le cas des descendants des immigrés algériens, qui ont pourtant moins de relations avec le pays d’origine de leurs parents, une connaissance souvent approximative de l’arabe et des réseaux sociaux relativement mixtes. Pourtant, la société française ne les admet pas. Ils sont souvent considérés comme ayant des « problèmes d’intégration», se tenant à distance de la société française. D’une certaine façon, nos résultats montrent qu’ils sont au contraire « surintégrés » : ils disent qu’ils se sentent français, tout en soulignant qu’ils ne sont pas vus comme tels et sont rejetés.

Dans nos enquêtes, nous posons une question d’apparence anodine aux personnes de notre panel : à quelle fréquence sont-elles interrogées sur leurs origines ? Celles qui y sont le plus souvent confrontées sont les originaires d’Afrique, du Maghreb, d’Asie ou des DOM, qu’elles soient immigrées ou nées en France, car elles continuent à être perçues comme «exotiques», différentes, comme si ces populations n’étaient pas des Français à part entière. Comment investir une identité que les autres vous nient ? Les jeunes disent pourtant de manière explicite que, quand ils sont à l’étranger, ils sont vus comme des Français, en particulier dans le pays de leurs parents.

(…)

C’est précisément parce que le coeur de la société française est désormais marqué par une grande diversité que nous avons des débats sur l’identité nationale. Les discours xénophobes sont paradoxalement le signe d’une société qui a pris conscience qu’elle est devenue multiculturelle.

Ce refus du multiculturalisme explique-t-il la création d’associations revendiquant une place pour les Noirs ou les « racisés » ?

Certaines organisations liées à l’immigration revendiquent une communauté d’intérêts fondée sur l’origine. C’est normal et c’est même curieux que cela ne soit pas arrivé plus tôt.

Cessons de voir ces mouvements comme l’expression d’un communautarisme néfaste ! Il est important que la voix et les intérêts de cette partie de la société soient représentés. Le jeu politique et la représentation démocratique reposent sur le pluralisme et l’expression des voix collectives : il faut respecter l’émergence d’organisations à fondement ethnique et religieux lorsqu’elles s’inscrivent dans l’espace démocratique et ne propagent pas des discours de haine.

Le choix historique du modèle d’intégration français a été de promouvoir un modèle d’égalité fondé sur l’invisibilité : il ne donne aucune place à l’expression des spécificités culturelles. Le problème, c’est qu’il est contredit par les pratiques sociales car l’invisibilité n’existe pas. Il y a donc des tensions permanentes entre les principes et les réalités sociales. »

On voit combien ce sujet touche directement le domaine de l’éducation : il est important en effet que les biais éthno-raciaux inconscients qui conduisent potentiellement à la reproduction des inégalités (punitions plus fréquemment données, exclusions plus systématiques, orientations en filières professionnelles plus proposées…) puissent être identifiés, reconnus et combattus.

Nathalie Anton