Les compétences sociales et émotionnelles : pourquoi les développer ?

« La pierre angulaire de l’apprentissage socio-émotionnel est d’apporter des compétences aux élèves, sans lesquelles ils se trouvent clairement désavantagés pour naviguer dans l’univers scolaire, social et même familial. Certains enfants ont la chance d’évoluer dans un environnement éducatif et affectif qui nourrit et affine ces compétences. Cependant, il est évident que de nombreux jeunes ne bénéficient pas de ces expériences, ou du moins pas de manière continue. La conséquence est qu’ils rencontrent des difficultés scolaires, relationnelles et comportementales, sans pouvoir donner le meilleur d’eux-mêmes. »(1)

Il me paraît important de rappeler, en début d’année, les 5 champs de compétences sociales et émotionnelles définies par le Collaborative for Academic, Social and Emotional Learning (CASEL). Ce tableau, extrait de mon ouvrage Le Potentiel caché de votre ado (2), les recense de manière synthétique. 

A l’école d’enfin s’en emparer de manière explicite et organisée pour assurer l’égalité des chances, et permettre aux ados de s’épanouir ! 

Nathalie Anton

(1) Handbook of Social and Emotional Learning, Durlak, Domitrovich, Weissberg and Gullota, The Guilford Press, New York, 2015.

(2) Eyrolles, 2018. 

Laïcité : pour autoriser et non bannir toutes les convictions.

Capture d’écran 2019-09-30 à 09.24.35Le vent de polémique étant, je l’espère, retombé, je remercie la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) d’avoir eu le courage rappeler que les parents d’élèves, quelle que soit leur religion, sont les bienvenus dans l’école publique.

Les amalgames entretenus même au plus haut niveau culpabilisent et excluent une partie des parents. Pourtant, la loi est claire. Rappel en 3 points…

1. Qu’entend-on par « laïcité » ?

D’après le gouvernement : « La laïcité repose sur trois principes et valeurs : la liberté de conscience et celle de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, et l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions. (…) La laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres mais la liberté d’en avoir une. Elle n’est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l’ordre public. » (https://www.gouvernement.fr/qu-est-ce-que-la-laicite)

2. Qui est soumis à l’interdiction du port ostensible de signes religieux à l’école ?

Comme l’a bien expliqué au Monde, le 25 septembre dernier, Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité : « Les élèves des établissements scolaires publics sont soumis à un fort devoir de discrétion depuis la loi du 15 mars 2004, qui leur interdit de manifester ostensiblement, par le port de signes ou de tenues, leur appartenance religieuse. (…) Il s’agit, dans ces espaces scolaires et dans une phase d’acquisition des bases du savoir, à un âge où chacun doit développer son esprit critique et se forger librement ses opinions, de préserver les enfants de pressions qu’ils pourraient subir pour porter tel ou tel signe.« 

De même, l’article 25 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, modifié par la loi du 20 avril 2016 relative à la déontologie et aux droits et obligations des fonctionnaires, dispose que : « Le fonctionnaire exerce ses fonctions dans le respect du principe de laïcité. A ce titre, il s’abstient notamment de manifester, dans l’exercice de ses fonctions, ses opinions religieuses. » 

3. Les parents accompagnateurs sont-ils soumis à cette obligation ?

Pas du tout ! Le Conseil d’état rappelle que : « Les intervenants extérieurs apportant leur concours aux activités d’enseignement ne sont pas soumis  à l’exigence de neutralité religieuse. Ce sont des collaborateurs occasionnels qui ne sont pas des agents publics, en conséquence le port de signe ou tenue spécifique ne peut leur être interdit, sauf à perturber l’ordre public ou pour raison de service. » 

C’est seulement dans le cas où les parents feraient du prosélytisme que les chefs d’établissement pourraient refuser la présence de certains parents. Mais là encore, Nicolas Cadène demande de ne pas faire d’amalgame :  « Le prosélytisme ne se caractérise pas par le port d’un signe mais par un comportement, par la promotion d’une religion par des paroles, des écrits pour que l’autre y adhère par exemple. » 

Nathalie Anton

Baccalauréat et reproduction des inégalités

Alors que les élèves de première et de terminale sont en pleines épreuves du baccalauréat, France Culture remet en avant sur son site une interview de Pierre Bourdieu donnée en 1977 sur le thème suivant : « Egalité ou inégalité des chances en matière d’éducation ?« 

Loin d’avoir une vision fataliste de la réussite ou de l’échec scolaire, le sociologue en appelait au contraire à une prise de conscience politique des mécanismes de la reproduction sociale, de manière à les transformer en faveur des enfants issus des classes populaires qui en pâtissent le plus.

Ainsi, à la question posée de savoir si la réussite scolaire est liée à une intelligence qui serait innée, comme une sorte de don à la naissance, le sociologue répondait de la manière suivante :

« Sur la base d’analyses statistiques, d’observations, d’interviews, on peut dire qu’il y a une relation qui n’est pas de hasard entre, en gros, la profession des parents, l’origine sociale des enfants et leur chance de réussite scolaire, et à travers cela, leur chance de réussite sociale. Autrement dit, le fils d’ouvrier a des chances beaucoup plus faibles d’accéder à l’enseignement supérieur, ou même à des filières nobles de l’enseignement secondaire que le fils de cadre supérieur. Or, la conscience des mécanismes réels de la transmission du capital culturel est distribuée comme les chances de réussir dans le système scolaire. C’est à dire que plus on est instruit, plus on sait que ce n’est pas le don qui fait réussir. C’est surtout dans les classes moyennes que la conscience des effets du milieu social est maximum. Dans les classes supérieures, la conscience est très grande, mais l’on croit encore beaucoup à l’intelligence – et pour cause, car c’est un principe de justification des dominants de croire que leur domination est fondée sur l’intelligence. C’est dans les classes populaires que l’ignorance du rôle du milieu familial dans la réussite scolaire des enfants est maximum. Autrement dit, ce sont les principales victimes de l’inégalité de capital culturel qui en sont le moins conscients. (…) Ils pensent que si leur enfant ne réussit pas à l’école c’est parce qu’il est plus « bête », et non parce qu’il est issu d’un milieu qui ne transmet pas l’ensemble de savoirs, de connaissances qui est la condition tacite de la réussite. Alors du même coup, cette inconscience a une fonction politique tout à fait importante, dans la mesure où elle tend à laisser croire à la grande majorité des gens que les hiérarchies sociales fondées sur le système scolaire sont des hiérarchies justes. C’est un des effets que l’on ne voit pas : le système scolaire justifie l’ordre social d’une façon tout à fait extraordinaire. Ce sont des lois tendancielles qui seront vraies aussi longtemps que les conditions dans lesquelles est établie l’expérience ne seront pas changées. Et parmi ces conditions, il y a une certaine distribution, par exemple, de la culture entre les familles, il y a un certain fonctionnement du système scolaire, il y a une certaine formation des professeurs, etc, etc. Autrement dit, aussi longtemps que ces conditions institutionnelles ne seront pas changées, la loi qui fait que le capital culturel va au capital culturel sera confirmée.« 

Trente ans après cette interview de Pierre Bourdieu, le nombre de bacheliers est passé de 20% d’une classe d’âge au début des années 70, à 79,9% en 2018. Peut-on en conclure que les inégalités sociales d’accès au baccalauréat ont été largement corrigées ? Pas si simple cependant, comme le rappelait en 2016 un rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) au titre explicite : « Comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires ?« 

En effet, « avec la création du baccalauréat technologique en 1968 et du baccalauréat professionnel en 1985, on observe une diminution continue du poids relatif des bacheliers généraux parmi tous les détenteurs du baccalauréat. Ils représentaient 100 % jusqu’en 1968 (…). Ils ne constituent plus seulement que la moitié des bacheliers aujourd’hui. (…) Si ces diplômes correspondent au même niveau d’éducation, ils ne sont pourtant pas équivalents. Ces trois diplômes sont objectivement stratifiés, en particulier du fait de l’avenir scolaire et professionnel auquel ces trois filières mènent : le baccalauréat général étant le plus prestigieux, suivi du baccalauréat technologique, puis du bac professionnel. La diversification du baccalauréat avec la création de types hiérarchisés de ce diplôme a en réalité provoqué le maintien du niveau des inégalités sociales à la fin du lycée, lorsqu’on considère plus précisément la voie et la série de baccalauréat obtenu. (…) Ainsi, on se rend compte que les réformes, qui ont engendré une massification et une diversification du système éducatif, ont modifié les conditions dans lesquelles les classes supérieures perpétuent leurs avantages scolaires et sociaux, mais n’ont pas fondamentalement remis en cause ces avantages. (…) On constate par exemple dans les quatre panels utilisés que la part de bacheliers (tout bac) est toujours supérieure à celle des non-bacheliers chez les élèves d’origine sociale favorisée, alors que c’est le contraire pour les élèves défavorisés. De plus, à chaque fois, chez les élèves favorisés, la grande majorité des bacheliers sont des bacheliers généraux ; ils n’en constituent qu’une minorité parmi les élèves d’origine défavorisée. Entre un tiers et la moitié des élèves favorisés obtiennent même un bac S ; cette proportion ne dépasse jamais 1/12 pour les élèves défavorisés. »

Le sociologue Pierre Merle désigne cet état de fait comme une « démocratisation ségrégative« , et Pierre Bourdieu lui-même en 1992 constatait que « l’École exclut comme toujours, mais elle exclut désormais de manière continue, à tous les niveaux du cursus, et elle garde en son sein ceux qu’elle exclut, se contentant de les reléguer dans des filières plus ou moins dévalorisées. » (1)

Espérons que les réformes à venir contribueront à redistribuer les cartes de manière plus équitable… et bonne chance, bien sûr, à tous les élèves passant le bac !

Nathalie Anton

(1) Bourdieu et Champagne, Les Exclus de l’intérieur, 1992. 

Traduction de la légende de l’illustration : « Pour que la sélection soit juste, tout le monde doit passer le même examen : grimper à cet arbre ! »