Baccalauréat et reproduction des inégalités

Alors que les élèves de première et de terminale sont en pleines épreuves du baccalauréat, France Culture remet en avant sur son site une interview de Pierre Bourdieu donnée en 1977 sur le thème suivant : « Egalité ou inégalité des chances en matière d’éducation ?« 

Loin d’avoir une vision fataliste de la réussite ou de l’échec scolaire, le sociologue en appelait au contraire à une prise de conscience politique des mécanismes de la reproduction sociale, de manière à les transformer en faveur des enfants issus des classes populaires qui en pâtissent le plus.

Ainsi, à la question posée de savoir si la réussite scolaire est liée à une intelligence qui serait innée, comme une sorte de don à la naissance, le sociologue répondait de la manière suivante :

« Sur la base d’analyses statistiques, d’observations, d’interviews, on peut dire qu’il y a une relation qui n’est pas de hasard entre, en gros, la profession des parents, l’origine sociale des enfants et leur chance de réussite scolaire, et à travers cela, leur chance de réussite sociale. Autrement dit, le fils d’ouvrier a des chances beaucoup plus faibles d’accéder à l’enseignement supérieur, ou même à des filières nobles de l’enseignement secondaire que le fils de cadre supérieur. Or, la conscience des mécanismes réels de la transmission du capital culturel est distribuée comme les chances de réussir dans le système scolaire. C’est à dire que plus on est instruit, plus on sait que ce n’est pas le don qui fait réussir. C’est surtout dans les classes moyennes que la conscience des effets du milieu social est maximum. Dans les classes supérieures, la conscience est très grande, mais l’on croit encore beaucoup à l’intelligence – et pour cause, car c’est un principe de justification des dominants de croire que leur domination est fondée sur l’intelligence. C’est dans les classes populaires que l’ignorance du rôle du milieu familial dans la réussite scolaire des enfants est maximum. Autrement dit, ce sont les principales victimes de l’inégalité de capital culturel qui en sont le moins conscients. (…) Ils pensent que si leur enfant ne réussit pas à l’école c’est parce qu’il est plus « bête », et non parce qu’il est issu d’un milieu qui ne transmet pas l’ensemble de savoirs, de connaissances qui est la condition tacite de la réussite. Alors du même coup, cette inconscience a une fonction politique tout à fait importante, dans la mesure où elle tend à laisser croire à la grande majorité des gens que les hiérarchies sociales fondées sur le système scolaire sont des hiérarchies justes. C’est un des effets que l’on ne voit pas : le système scolaire justifie l’ordre social d’une façon tout à fait extraordinaire. Ce sont des lois tendancielles qui seront vraies aussi longtemps que les conditions dans lesquelles est établie l’expérience ne seront pas changées. Et parmi ces conditions, il y a une certaine distribution, par exemple, de la culture entre les familles, il y a un certain fonctionnement du système scolaire, il y a une certaine formation des professeurs, etc, etc. Autrement dit, aussi longtemps que ces conditions institutionnelles ne seront pas changées, la loi qui fait que le capital culturel va au capital culturel sera confirmée.« 

Trente ans après cette interview de Pierre Bourdieu, le nombre de bacheliers est passé de 20% d’une classe d’âge au début des années 70, à 79,9% en 2018. Peut-on en conclure que les inégalités sociales d’accès au baccalauréat ont été largement corrigées ? Pas si simple cependant, comme le rappelait en 2016 un rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) au titre explicite : « Comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires ?« 

En effet, « avec la création du baccalauréat technologique en 1968 et du baccalauréat professionnel en 1985, on observe une diminution continue du poids relatif des bacheliers généraux parmi tous les détenteurs du baccalauréat. Ils représentaient 100 % jusqu’en 1968 (…). Ils ne constituent plus seulement que la moitié des bacheliers aujourd’hui. (…) Si ces diplômes correspondent au même niveau d’éducation, ils ne sont pourtant pas équivalents. Ces trois diplômes sont objectivement stratifiés, en particulier du fait de l’avenir scolaire et professionnel auquel ces trois filières mènent : le baccalauréat général étant le plus prestigieux, suivi du baccalauréat technologique, puis du bac professionnel. La diversification du baccalauréat avec la création de types hiérarchisés de ce diplôme a en réalité provoqué le maintien du niveau des inégalités sociales à la fin du lycée, lorsqu’on considère plus précisément la voie et la série de baccalauréat obtenu. (…) Ainsi, on se rend compte que les réformes, qui ont engendré une massification et une diversification du système éducatif, ont modifié les conditions dans lesquelles les classes supérieures perpétuent leurs avantages scolaires et sociaux, mais n’ont pas fondamentalement remis en cause ces avantages. (…) On constate par exemple dans les quatre panels utilisés que la part de bacheliers (tout bac) est toujours supérieure à celle des non-bacheliers chez les élèves d’origine sociale favorisée, alors que c’est le contraire pour les élèves défavorisés. De plus, à chaque fois, chez les élèves favorisés, la grande majorité des bacheliers sont des bacheliers généraux ; ils n’en constituent qu’une minorité parmi les élèves d’origine défavorisée. Entre un tiers et la moitié des élèves favorisés obtiennent même un bac S ; cette proportion ne dépasse jamais 1/12 pour les élèves défavorisés. »

Le sociologue Pierre Merle désigne cet état de fait comme une « démocratisation ségrégative« , et Pierre Bourdieu lui-même en 1992 constatait que « l’École exclut comme toujours, mais elle exclut désormais de manière continue, à tous les niveaux du cursus, et elle garde en son sein ceux qu’elle exclut, se contentant de les reléguer dans des filières plus ou moins dévalorisées. » (1)

Espérons que les réformes à venir contribueront à redistribuer les cartes de manière plus équitable… et bonne chance, bien sûr, à tous les élèves passant le bac !

Nathalie Anton

(1) Bourdieu et Champagne, Les Exclus de l’intérieur, 1992. 

Traduction de la légende de l’illustration : « Pour que la sélection soit juste, tout le monde doit passer le même examen : grimper à cet arbre ! »

Les choix d’orientation biaisés par le niveau socio-économique

Je reproduis aujourd’hui, en cette fin d’année approchant à grands pas, l’extrait d’un article paru dans le Café Pédagogique sous la plume de Véronique Soulé, journaliste Education à Libération. Elle y rapporte l’analyse d’Elise Huillery, professeur assistant au département d’économie de Sciences Po Paris, à propos de la différence d’orientation en fin de troisième selon l’origine sociale…

« A niveau égal, en début de troisième, les jeunes de milieu favorisé sont plus nombreux à demander  la voie générale et technologique que ceux de milieux populaires – les écarts sont les plus importants lorsqu’ils ont un niveau moyen. En fin de troisième, si l’on regarde les orientations effectives, l’impact de la situation sociale des parents pèse encore plus lourd. Toujours à notes égales, les familles aisées sont bien plus nombreuses à refuser la voie pro, quitte à demander le redoublement ou à partir dans le privé. «Outre la résistance familiale, précise Elise Huillery, il faut ajouter l’action des profs qui ne projettent pas les mêmes chances de réussite  pour les enfants de milieux défavorisés que pour ceux de milieux favorisés.»

Plus intéressant encore : les ressorts de l’autocensure des jeunes d’origine modeste. Selon Elise Huillery, ils sont imputables au «poids extrême qu’ils attribuent eux-mêmes à leur origine sociale et à l’impact que cela aura sur leur réussite future». La chercheuse mentionne aussi leur estime de soi défaillante, bien plus faible, à niveau égal, que chez des élèves d’origine aisée. »

Communiquer sur ces réalités aide les enseignants et les parents à prendre en compte et à lutter contre ces motivations souvent inconscientes qui contribuent à perpétuer les inégalités.

Car comme le disait le psychiatre Daniel Marcelli et le 29 avril dernier dans le Huffington Post :

« L’égalité des chances devrait se comprendre comme la possibilité offerte à chaque jeune d’aller au maximum de son potentiel. Le véritable enjeu démocratique serait de mettre en place une réforme respectueuse de la diversité des élèves permettant à chacun de trouver au collège matière à déployer ses compétences et nourrir sa curiosité. »

Nathalie Anton