Le poids de la minceur à l’adolescence

Le 70e Festival de Cannes ouvrira mercredi ses portes, avec pour affiche la photo d’une Claudia Cardinale juvénile, dont la taille, les jambes, les bras et même les pieds (!) ont été affinés.

cannes-2017

La polémique soulevée par la manipulation du cliché original trouve une réponse dans la publication au journal officiel le 5 mai dernier d’un décret obligeant, à partir du 1er octobre 2017, à ce que la mention « Photographie retouchée » apparaisse sur toute photo commerciale de mannequins « dont l’apparence corporelle a été modifiée par un logiciel de traitement d’image afin d’affiner ou d’épaissir la silhouette ». Comme l’explique le Ministère de la santé dans son communiqué de presse, le but de la loi est « d’agir sur l’image du corps dans la société pour éviter la promotion d’idéaux de beauté inaccessibles et prévenir l’anorexie chez les jeunes. » Cette loi vise ainsi à lutter contre le culte de l’extrême minceur qui pousse tout particulièrement les jeunes filles à modifier leur corps en adoptant des conduites alimentaires malsaines. Car comment assumer à la puberté l’élargissement du bassin, le développement de la poitrine, voire la prise de poids au regard des modèles filiformes exposés dans la plupart des magazines ?  Lire la suite

Bonnes résolutions au regard de l’enquête PISA 2015

Les résultats de la 6e enquête PISA 2015 menée par l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) ont été publiés le mois dernier. Ce Programme international pour le suivi des acquis des élèves a interrogé quelque 29 millions d’élèves âgés de 15 ans et scolarisés dans 72 pays. En France, ce sont 540 000 élèves qui ont participé à ces épreuves. Or, trois ans après la précédente enquête, les liens de cause à effet entre milieu socio-économique défavorisé et échec scolaire sont encore extrêmement forts dans notre pays, ce qui remet bien sûr la notion même d’égalité des chances.

« Dans tous les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015, les élèves de 15 ans les plus défavorisés (quartile inférieur de l’indice du milieu socio-économique) sont moins susceptibles de réussir à l’école que leurs camarades plus favorisés (quartile supérieur de l’indice du milieu socio- économique). La différence de résultats entre ces deux groupes d’élèves est particulièrement marquée en France, où la relation entre performance et milieu socio-économique des élèves est l’une des plus fortes parmi les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015. En d’autres termes, plus on vient d’un milieu défavorisé en France, moins on a de chances de réussir à l’évaluation PISA 2015.« 

Interviewée à ce propos par Guillaume Erner sur France Culture le 4 janvier dernier, la sociologue et présidente du Conseil national du système d’évaluation scolaire, Nathalie Mons, a donné quelques éléments permettant de comprendre « ce record en terme de déterminisme social ». Si elle a d’abord rappelé qu’il est indispensable de donner plus à ceux qui ont moins, elle a insisté sur le fait que les politiques devaient être plus volontaristes et ciblées sur les apprentissages. Ainsi, les enseignants dans les établissements défavorisés doivent recevoir une formation continue, notamment en terme de pédagogie différenciée. Le suivi individualisé des élèves devrait en effet s’opérer au sein-même de la classe, et non pendant des heures d’accompagnement annexes, qu’elle qualifie de « rustines ». Il faudrait en outre réduire de manière plus significative les effectif des classes, en ciblant tout particulièrement l’école primaire, plutôt que d’en ôter quelques unes à tous les niveaux sans effet réel sur les conditions d’apprentissage. Il faudrait enfin lutter contre la ségrégation sociale, non seulement pour qu’il puisse y avoir des têtes de classe qui tirent le groupe vers le haut, mais aussi pour offrir d’autres aspirations, d’autres orientations : « S’il n’y a pas de mixité sociale à l’école, il ne peut pas y avoir de bouleversement », conclut Guillaume Erner.

En cette année électorale, lutter contre une école reproductrice des inégalités, qui est loin d’être une fatalité, serait sans doute une bonne résolution à prendre…

Nathalie Anton

 

Inégalités scolaires et racisme structurel

Interviewée le 29 septembre dernier dans l’émission L’invité(e) des matins sur France Culture, Sylvie Laurent, chercheuse associée à Harvard et Stanford et auteure de La Couleur du marché : Racisme et néolibéralisme aux États-Unis (Seuil, 2016), explique que même chez des individus qui condamnent le racisme et le considèrent comme une abomination, les préjugés demeurent et contribuent à perpétuer ou à ignorer des discriminations inscrites au coeur même des structures sociales. En guise d’illustration, la lutte contre la consommation de drogue aux Etats Unis conduit ainsi à l’aberration suivante : « les Noirs sont six fois plus emprisonnés que les Blancs alors qu’ils ne représentent que 12 % des consommateurs de drogue. (…) Alors que deux tiers des consommateurs de crack en 2000 ne sont pas afro-américains, 80 % des condamnés pour usage de cette drogue le sont » (article publié le 28 août 2013 dans Le Monde Diplomatique). Ce racisme qu’elle qualifie de non-intentionnel mais de structurel est ainsi visible dans la perpétuation des inégalités professionnelles, salariales, judiciaires… mais aussi scolaires. 

A la lumière de cette théorie, il me semble pertinent d’interroger les conclusions du rapport publié mardi 27 septembre dernier par le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco), soulignant le fait que la France est le pays de l’OCDE aux inégalités sociales à l’école les plus marquées (inégalités de traitement pédagogique, de résultats, d’orientation, d’accès au diplôme, d’insertion professionnelle…).

En l’absence de statistiques ethniques, les termes de « discrimination négative« , de « ségrégation » ou d' »établissements ghettos » utilisés à propos des écoles situées en zones d’éducation prioritaire dont parle la sociologue et présidente du Cnesco, Nathalie Mons, désignent bien des inégalités socio-économiques, et non pas des inégalités ethno-raciales.

Cependant, on peut se demander si ces inégalités sociales ne reflètent pas une ségrégation de nature ethno-raciale intimement ancrée dans notre système, dont chacun individuellement pourrait se défendre. Pour la mettre à jour, l‘adoption d’une politique de mixité scolaire volontariste ne nécessiterait-elle pas une identification claire de l’origine ethnique des élèves défavorisés ? (Je ne parle pas ici de nationalité, mais bien d’une identité revendiquée – et non pas assignée – liée à une région du globe, une langue, une histoire, une culture communes).

Car pour lutter contre le racisme structurel évoqué par Sylvie Laurent, ne faut-il pas pouvoir s’assurer que l’égalité est respectée au moyen de comparaisons de données chiffrées ? C’est l’idée défendue notamment par le socio-démographe Patrick Simon, travaillant à l’Institut national d’études démographiques sur les phénomènes de discriminations ethniques en France. Comme l’explique Sylvie Laurent, « s‘il n’y a pas des mesures de régulations venant de l’état pour protéger les plus faibles (…), au bout du bout, on retrouve toujours des pratiques discriminatoires extrêmement marquées. » 

Pour illustrer les préjugés racistes plus ou moins inconscients qui nous traversent, je citerai un passage du roman pour adolescents de Marie-Aude Murail, Sauveur et Fils (Ecole des Loisirs, 2016), dans lequel le lecteur partage la pensée de Louise, un personnage féminin d’origine caucasienne, qui rencontre Lazare, le fils d’un psychologue d’origine martiniquaise, dont la couleur de peau est noire :

« Dans la rue, Lazare lui tendit la main pour traverser au carrefour. En une fraction de seconde, Louise eut le temps de penser que les Noirs avaient la peau moite, sentit que la paume de Lazare était sèche, et se demanda, effarée, d’où lui venaient de pareils préjugés. (…) Lazare poussa la grille du jardin puis la porte de la véranda, qu’aucune clé ne fermait, et Louise se fit la réflexion que cette confiance dans le voisinage était un trait de moeurs antillaises. Etait-ce raciste de le penser ? se demanda-t-elle, saisie d’un nouveau scrupule. D’ailleurs, n’est-ce pas la preuve de son racisme de se demander si on est raciste ?« 

Aussi, malgré les Droits de l’Homme qui la fondent et que défendent ardemment les personnels d’éducation qui la composent, ne serait-il pas nécessaire de lever le tabou et de se demander clairement, à l’instar de Louise prenant conscience de ses préjugés, si notre école française n’est pas non-intentionnellement mais structurellement raciste ?

Nathalie Anton