Filles-Garçons : traitons-nous nos élèves de la même façon ?

Je partage aujourd’hui quelques différences de traitement (souvent inconscientes) observées chez les enseignants vis-à-vis de leurs élèves filles ou garçons. Bien que déstabilisant, cet extrait de l’ouvrage passionnant intitulé Introduction aux études sur le genre (1) permet d’interroger les biais qui contribuent, malgré soi, à reproduire les inégalités hommes/femmes :

« Les études centrées sur les pratiques des enseignants montrent qu’ils ne se comportent pas de la même façon avec les élèves des deux sexes. Dans les classes mixtes, ils interagissent beaucoup plus, sans en avoir conscience, avec les garçons qu’avec les filles. Le constat vaut quel que soit le sexe de l’enseignant. (…) Lorsqu’on s’intéresse aux contenus des interventions des enseignants en direction des filles et des garçons, et notamment l’observation de leurs copies, on remarque que les enseignants adressent davantage aux garçons de commentaires sur le fond et sur la qualité intellectuelle de leur travail, alors que les commentaires aux filles concernent plus la forme et la présentation. (…) Les bonnes copies des filles sont louées pour leur propreté, celles des garçons pour leur richesse ou leur originalité. En outre, les enseignants attribuent plutôt la réussite des filles à leur effort, leur travail, tandis qu’ils associent davantage celle des garçons à leurs capacités intellectuelles et à leur « talent ». En cas d’échec, ils considèrent plus volontiers que les garçons « n’exploitent pas toutes leurs capacités ». Pour un même niveau en mathématiques, ils orientent davantage les garçons dans des filières scientifiques. (…) Dans l’ensemble, si les filles réussissent davantage, elles sont orientées moins favorablement que les garçons. Les enseignants ont aussi des idées stéréotypées quant aux comportements des deux sexes : on s’attend à ce que les filles soient sages et les garçons dissipés. (…) Les attentes des enseignants ont des effets auto-réalisateurs : les idées que les enseignants se font sur les élèves provoquent chez ces derniers des comportements qui s’accordent en partie avec ces idées. »

Si les recherches sur lesquelles s’appuient les auteurs de l’essai ne sont pas récentes (2), elles n’en révèlent pas moins certains angles morts éducatifs de nos stéréotypes de genre, encore une fois dans la plupart des cas inconscients. Ceux-ci s’exercent aussi bien au détriment des filles (en termes d’orientation, de compétitivité, de créativité…), que des garçons (problèmes de comportement, réussite scolaire moins valorisée, notion d’efforts à fournir moins mise en avant…). Enseignante moi-même et luttant contre ces stéréotypes, je sais que je ne peux pas prétendre en être totalement exempte. Et c’est pourquoi ces études sont nécessaires : pour éveiller notre attention sur des comportements et des attentes qui opèrent à notre insu, mais dont les conséquences sont réelles sur l’épanouissement et le devenir de nos élèves.

(1) 2ème édition, Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, Deoboeck Supérieur, 2018

(2) Nicole Mosconi, Égalité des sexes en éducation et formation, Paris, Puf, 1998. Marie Duru-Bellat L’École des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ? Paris, L’Harmattan, 2004. Martine Chaponnière, La mixité scolaire : débats d’hier et d’aujourd’hui, Presses universitaires de Grenoble, 2006. 

Illustration : Filles et garçons sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur, édition 2019,direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance [DEPP], ministère de l’éducation nationale.

Laïcité : pour autoriser et non bannir toutes les convictions.

Capture d’écran 2019-09-30 à 09.24.35Le vent de polémique étant, je l’espère, retombé, je remercie la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) d’avoir eu le courage rappeler que les parents d’élèves, quelle que soit leur religion, sont les bienvenus dans l’école publique.

Les amalgames entretenus même au plus haut niveau culpabilisent et excluent une partie des parents. Pourtant, la loi est claire. Rappel en 3 points…

1. Qu’entend-on par « laïcité » ?

D’après le gouvernement : « La laïcité repose sur trois principes et valeurs : la liberté de conscience et celle de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, et l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions. (…) La laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres mais la liberté d’en avoir une. Elle n’est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l’ordre public. » (https://www.gouvernement.fr/qu-est-ce-que-la-laicite)

2. Qui est soumis à l’interdiction du port ostensible de signes religieux à l’école ?

Comme l’a bien expliqué au Monde, le 25 septembre dernier, Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité : « Les élèves des établissements scolaires publics sont soumis à un fort devoir de discrétion depuis la loi du 15 mars 2004, qui leur interdit de manifester ostensiblement, par le port de signes ou de tenues, leur appartenance religieuse. (…) Il s’agit, dans ces espaces scolaires et dans une phase d’acquisition des bases du savoir, à un âge où chacun doit développer son esprit critique et se forger librement ses opinions, de préserver les enfants de pressions qu’ils pourraient subir pour porter tel ou tel signe.« 

De même, l’article 25 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, modifié par la loi du 20 avril 2016 relative à la déontologie et aux droits et obligations des fonctionnaires, dispose que : « Le fonctionnaire exerce ses fonctions dans le respect du principe de laïcité. A ce titre, il s’abstient notamment de manifester, dans l’exercice de ses fonctions, ses opinions religieuses. » 

3. Les parents accompagnateurs sont-ils soumis à cette obligation ?

Pas du tout ! Le Conseil d’état rappelle que : « Les intervenants extérieurs apportant leur concours aux activités d’enseignement ne sont pas soumis  à l’exigence de neutralité religieuse. Ce sont des collaborateurs occasionnels qui ne sont pas des agents publics, en conséquence le port de signe ou tenue spécifique ne peut leur être interdit, sauf à perturber l’ordre public ou pour raison de service. » 

C’est seulement dans le cas où les parents feraient du prosélytisme que les chefs d’établissement pourraient refuser la présence de certains parents. Mais là encore, Nicolas Cadène demande de ne pas faire d’amalgame :  « Le prosélytisme ne se caractérise pas par le port d’un signe mais par un comportement, par la promotion d’une religion par des paroles, des écrits pour que l’autre y adhère par exemple. » 

Nathalie Anton

Coming Out : faire bouger les élèves sur l’homophobie et la transphobie

A l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie, le 17 mai dernier, une collègue d’anglais et moi-même avons emmené deux classes de 5ème voir le film documentaire Coming Out de Denis Parrot. Pendant une heure, de courtes séquences montrent des adolescents du monde entier annoncer pour la première fois à leurs proches qu’ils sont homosexuels ou transgenres, et témoigner de leurs difficultés à vivre leur différence.

Nous ignorions comment réagiraient nos élèves, ou plus exactement, nous craignions le pire. Il faut dire que l‘un d’entre eux avait ouvertement dit que s’il voyait des homosexuels, il les frapperait, et un autre s’était caché le visage à la vue de la une de l’Equipe Magazine sur laquelle deux joueurs de waterpolo s’embrassent(1). Plus généralement, les insultes homophobes fusent à longueur de journée dans notre établissement, et se moquer des « pédés » ou jurer de ne pas l’être soi-même fait partie pour certain.e.s de la banalité des échanges.

Pour faire bouger leurs préjugés, nous comptions évidemment sur l’empathie ressentie à l’égard de ces jeunes qui leur ressemblent, qui nous regardent, et dont les voix tremblent lorsqu’ils expliquent avec une grande clarté les douloureuses étapes d’acceptation de soi par lesquelles ils ont dû passer. 

Car non seulement les témoignages des adolescents dans le film illustrent les violences commises par d’autres à leur encontre, – et j’en profite pour rappeler qu’ « en 2018, les forces de police et de gendarmerie ont recensé 1 378 victimes d’infractions à caractère homophobe ou transphobe contre 1 026 en 2017 (+34,3 %).(2) » – ; mais en plus, ils mettent au jour les violences dirigées contre soi-même, que représentent notamment les tentatives de suicide. « Pour les jeunes des minorités sexuelles et ceux qui se questionnent sur leur identité sexuelle ou de genre, l’affirmation de soi à l’adolescence peut prendre une dimension dramatique, en raison de la stigmatisation à laquelle ils sont amenés à faire face. Une stigmatisation favorisant le repli sur soi, l’isolement ; et parfois une véritable mise en danger sanitaire et sociale : troubles du comportement, conduites addictives, sur-risque suicidaire (par rapport à leurs pairs hétérosexuels). » (3) 

Des séquences ont ainsi particulièrement marqué nos élèves : celle où un adolescent est insulté, battu et chassé de sa maison par ses parents ; ou encore celle où un jeune violoniste russe, parti étudier au Canada, raconte comment ses parents encouragent à « jeter des bombes » sur les homosexuels et explique comment, conditionné par la condamnation intransigeante de l’homosexualité par sa communauté religieuse, il a développé une haine de lui-même et tenté à cinq reprises de mettre fin à ses jours.

Si la plupart des autres moments sont moins tragiques que ces deux-là, les pleurs quasi permanents qui débordent les ados au moment de la révélation de leur homosexualité ou de leur identification à l’autre genre sont une manifestation puissante des sentiments mêlés de soulagement, mais aussi de peur, de honte et de peine qui les ont habités, pour ne pas dire hantés, jusque-là.

Alors quelles ont été les réactions de nos élèves de 5ème ?

A vrai dire, elles ont été étonnamment positives. Le silence a régné dans la salle lors de la projection du film, et lors de la discussion qui a suivi, les élèves ont participé de manière sensible et pondérée.

Les deux garçons précédemment cités qui avaient ouvertement manifesté leur homophobie ont vu leurs a priori évoluer :

Le premier a déclaré : « En vrai, je ne les frapperai pas. Je ne leur parlerai pas, c’est tout. » Il a en effet exprimé sa crainte d’être « contaminé » et « sali » par la proximité des homosexuels, ce qui a heureusement déclenché un rire réprobateur du reste de la classe, qui a compris que l’orientation sexuelle n’est pas une maladie.

Quant au second, il a radicalement changé d’opinion : « Avant, je disais que si mon fils était gay, je le renverrais au pays, mais maintenant, je ne vois plus les choses de la même façon. Je l’accepterais comme il est. »

D’autres réactions nous ont interpellées :

« Je ne savais pas que tapette voulait dire homosexuel. » , a confessé l’un d’eux.

« Je n’aimerais pas que mon enfant soit homo, mais s’il l’était, je ne le rejetterais pas. » , a ajouté une autre, dont la religion proscrit l’homosexualité.

« J’ignorais qu’être homosexuel n’était pas un choix. » , a admis un autre, pour lequel l’absurdité de la question retournée par l’un des jeunes du film (« Et vous, quand avez-vous fait le choix de devenir hétérosexuel ? » ) a été un déclic. 

« Pourquoi les parents qui disent qu’ils ont toujours su que leur enfant était gay ne lui en ont pas parlé plus tôt, au lieu de le laisser lutter seul avec ses inquiétudes ? » , a demandé une autre, émue par l’isolement manifeste de ces jeunes.

Et c’est précisément une autre vertu essentielle de ce film : montrer aux adolescents qui se vivraient homosexuels ou transgenres que d’autres sont comme eux. L’un des jeunes du film le formule avec justesse :

« Nous ne faisons pas notre coming out pour que les hétérosexuels le sachent ; nous ne faisons pas notre coming out pour que les croyants le sachent ; nous ne faisons pas notre coming out pour que ceux qui nous haïssent le sachent. Nous faisons notre coming out pour que les personnes comme nous sachent qu’elles ne sont pas une erreur et qu’elles ne sont pas seules. »

Alors, même si le sujet est encore délicat à aborder, je ne peux que vous encourager à aller voir le film de Denis Parrot avec vos enfants ou vos élèves. Et s’il ne passe pas (ou plus) près de chez vous, les 27 minutes de témoignages recueillis par l’émission Les Pieds sur terre de France Culture intitulée « Mon Coming Out » sauront sans nul doute également les toucher, bousculer leurs perceptions, et peut-être même leur permettre de s’identifier à ces personnes dont le récit montre que leur singularité n’est certainement pas, surtout pas, une marque d’anormalité.

Nathalie Anton

(1) Image extraite du film Les Crevettes pailletées, de Cédric Le Gallo et Maxime Govare. L’Equipe Magazine, n°1920, 4 mai 2019.

(2) « Ces chiffres témoignent de la persistance de l’homophobie et de la transphobie dans la société. Ils témoignent aussi de la plus grande propension des victimes à porter plainte. », Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT.

(3) INPES-Santé Publique France