Lire… seulement pour le plaisir ?

Interrogée par la journaliste Dorothée Louessard du magazine L’Express Styles, sur l’épineuse question : « Que faire si mon enfant n’aime pas lire ?« , voici les pistes de réflexions que j’ai partagées sur ce sujet avec elle.

La Liseuse, J.H. Fragonard, 1770

Qu’est-ce qui fait que certains enfants prennent spontanément plaisir à lire ?

Le goût que développent les jeunes pour la lecture dépend de multiples facteurs. Leur capacité à déchiffrer les mots, à les comprendre, puis à donner un sens global au texte lu s’avère tout d’abord primordiale. Mais ces compétences ne sont pas acquises par tous, loin s’en faut : à la fin de l’école primaire, « 39% des enfants ne sont pas capables d’identifier le thème ou le sujet principal d’un texte, de comprendre les informations implicites d’un texte et de lier deux informations explicites séparées dans le texte » ; à la fin du collège, 37% d’élèves de 15 ans ne maîtrisent pas la compréhension de l’écrit (rapport de la Conférence de consensus « Lire, comprendre, apprendre » organisée les 16 et 17 mars 2016 à l’Ecole Nationale Supérieure de Lyon).

L’environnement familial dans lequel grandit le jeune contribue également à développer son goût pour la lecture : des parents qui sont eux-mêmes des lecteurs actifs exerceront sur leur enfant un effet incitatif. Même chose pour ceux qui valorisent l’écrit dès le plus jeune âge en lisant et en offrant des livres, qui encouragent les jeux de société permettant d’acquérir du vocabulaire (type Boggle ou Scrabble), qui ont une bibliothèque familiale fournie et/ou fréquentent régulièrement une bibliothèque publique, qui engagent des discussions autour d’ouvrages ou d’articles lus, ou qui accordent des temps de lecture au détriment d’autres activités.

Cette question du temps est évidemment cruciale. Parmi les 1500 enfants et adolescents âgés de 7 à 19 ans interrogés en 2016 par le Centre national du livre, 70% d’entre eux déclarent aimer lire, contre 4% seulement qui disent détester… Mais ils n’en n’ont pas le temps ! « La lecture arrive ainsi en 7ème position des activités les plus pratiquées hebdomadairement : derrière la TV (92%), les vidéos (88%), les amis (87%), la musique (86%), le sport (84%) et Internet (84%). » (« Les Jeunes et la lecture »)

Pourquoi tient-on tellement à ce que nos enfants se passionnent pour la lecture ? 

Les parents inquiets de ne pas voir leur enfant lire suffisamment sont conscients des avantages liés à la lecture : apprentissage de vocabulaire ; maîtrise des structures syntaxiques ; fréquentation d’une pensée argumentée et organisée ; accès à une information variée et approfondie ; acquisition d’une culture dite humaniste ; capacité à suivre des études longues en s’attaquant aux bibliographies exhaustives… La lecture est bien sûr plus qu’un loisir : c’est une porte ouverte sur le savoir, l’imaginaire, l’autonomie, le développement de l’esprit critique. Les adultes savent aussi que lire est une activité très exigeante : moins un enfant lit, moins il en développe les capacités, l’envie, et donc le goût. Il faut s’entraîner à lire, cela demande un effort initial. Alors certes, les jeunes sont de nos jours exposés massivement à l’écrit via la publicité, Internet ou les réseaux sociaux. Mais il s’agit souvent de textes courts, fragmentés, qui ne demandent pas beaucoup d’investissement en terme de concentration et de construction de sens. Voilà pourquoi les parents insistent pour que leurs enfants s’orientent vers des lectures plus denses.

Faut-il forcément aimer lire ? Les enfants ne peuvent-ils pas se cultiver et s’épanouir par d’autres biais ?

Aimer lire des œuvres de fiction ou des essais n’est évidemment pas indispensable pour être épanoui dans la vie : non seulement le plaisir de la fiction peut être procuré par les séries et les films, mais il existe bien d’autres loisirs, sportifs et artistiques notamment, permettant aux individus de s’épanouir. De même, inutile d’avoir lu Proust et Montaigne pour décrocher une situation professionnelle satisfaisante ou valorisée socialement, et l’on peut se cultiver en assistant à des conférences, en allant au musée, au théâtre ou à l’opéra, en voyageant, en regardant des documentaires, en lisant la presse… Cependant, au-delà même de ses qualités esthétiques et humanistes, la littérature classique est vue par certaines familles comme le moyen de posséder une culture « élitiste » permettant de se démarquer d’une culture dite « populaire » ou « de masse ».

Aimer lire s’avère donc être une condition beaucoup moins nécessaire à la réussite et au bonheur, que savoir lire, non pas au sens de déchiffrer, mais de comprendre ce qui est écrit. Un élève qui ne sait pas lire peinera, quelle que soit la matière, à répondre aux consignes, à trouver les informations, à comprendre les arguments avancés dans un texte, et cela impactera sa progression scolaire. D’ailleurs, un rapport du Cnesco (Conseil national d’évaluation scolaire) indique qu’environ « 20 % des élèves de 15 à 18 ans ne maîtrisent pas suffisamment la lecture pour participer activement à la vie scolaire puis sociale. » (« Lire pour comprendre et apprendre : quoi de neuf ? », mars 2016). Risque d’orientation subie et d’exclusion sociale… quel parent souhaite cela pour son enfant ?

Faut-il forcer ses enfants à lire ? Ne risquent-ils pas de percevoir la lecture comme une contrainte, voire s’en détourner complètement ?

Il est assez contre-productif de forcer un enfant à lire. On connaît la formule désormais célèbre du romancier Daniel Pennac : « Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe « aimer »… le verbe « rêver »… » (Comme un roman, 1992)

La lecture plaisir de l’enfance tend d’ailleurs à disparaître lorsque se développe la lecture imposée à l’adolescence : « Après le collège, seulement 68% des jeunes déclarent encore aimer lire vs 89% en primaire. Le nombre de livres lus dans le cadre des loisirs chute fortement à l’entrée au collège et poursuit sa baisse après. En primaire, 90% des 7-11 ans lisent des livres dans le cadre de leurs loisirs, seulement 74% des 11-15 ans le font encore au collège et 69% au delà.» (« Les Jeunes et la lecture », Centre national du livre, 2016)

Les programmes scolaires visent en effet l’acquisition d’une culture littéraire classique, qui ne se superpose pas nécessairement à la culture familiale, sociale ou générationnelle des jeunes qui composent la classe. Certes, Yvain ou le chevalier au lion de Chrétien de Troyes est au programme de la classe de 5e en édition jeunesse, mais combien d’enfants parviendront à comprendre seuls le vocabulaire du moyen-âge, les récits enchâssés ou encore les motivations des personnages chevaleresques ? Pour éviter qu’ils ne se découragent, l’enseignant les aidera à entrer dans la lecture en lisant avec eux le premier chapitre à voix haute, en expliquant les mots compliqués, en contextualisant l’histoire, en posant des questions de compréhension, en faisant émettre des hypothèses de lecture pour susciter la curiosité… mais plus les élèves avancent en âge, et plus les œuvres sont données à lire à la maison de façon autonome. Or, il est rare que les ouvrages choisis intéressent tous les élèves et correspondent au niveau de lecture de chacun.

Le goût pour la lecture peut-il se développer plus tardivement ? 

Il est toujours possible de développer les compétences et le goût de la lecture chez un jeune. Il faut d’abord remédier aux difficultés de déchiffrage et de compréhension qu’il pourrait rencontrer, en collaborant avec l’école et en y associant au besoin des professionnels comme des orthophonistes (pour mémoire, la dyslexie touche environ 5% des élèves). Il faut également être attentif aux connotations négatives associées à la lecture, perçue parfois comme une activité « d’intello » ou « féminine » : les garçons lisent ainsi nettement moins que les filles, et en moyenne, « l’écart de performances entre filles et garçons est tel qu’à 15 ans, il y a autant de différence entre les sexes qu’entre un élève de 3ème et de 2nde » (PISA 2012). C’est pourquoi les parents –dont les pères !- doivent promouvoir la lecture et encourager leurs enfants à lire le plus souvent possible – de la notice de jeu à la recette de cuisine -, en évitant de dénigrer leurs choix (la bande-dessinée, la littérature jeunesse, les magazines…), en lisant au besoin avec eux des histoires ou des articles de journaux, en débattant d’un même livre lu, en les habituant à fréquenter les bibliothèques ou les librairies, en les autorisant à lire sur tablette où des dictionnaires sont intégrés… Mais surtout, ils doivent leur laisser le temps de lire, en prenant conscience de toutes les activités extra-scolaires qu’eux-mêmes leur imposent parfois ! Et pour lutter contre l’attractivité des images, des jeux vidéos, des réseaux sociaux, il serait souhaitable de consacrer un temps sans écran à l’heure de la sieste le weekend et pendant les vacances, et d’exiger que tous les écrans soient éteints à partir de 21h par exemple, pour favoriser les moments de lecture potentiels. Lire est une activité silencieuse, solitaire et qui invite à la patience : s’ils n’en ont pas pris l’habitude, de nombreux adolescents chercheront à l’éviter, ayant l’impression de s’ennuyer ou d’être mal à l’aise.

Nathalie Anton

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