1:54 de Yan England : le cinéma témoigne du harcèlement

Projeté en avant première le 30 mars dernier à l’ONU, dans le cadre du festival Focus on French Cinema, le film 1:54 du Québécois Yan England a donné lieu à un panel sur la question du harcèlement en milieu scolaire auquel j’ai été invitée à participer. En effet, ce film extrêmement poignant qui relate le calvaire de deux lycéens harcelés en raison de leur homosexualité est très révélateur de ce qui caractérise les situations de harcèlement. Il illustre tout d’abord de manière implacable les trois traits qui le définissent :

  • Une violence répétée : pendant 5 ans, l’un des personnages du film est harcelé par ses pairs. Cette violence s’exerce sous différentes formes (verbale – par l’attribution de surnoms méchants ou d’insultes à caractère homophobe-, physique -bousculades, coups, détérioration d’effets personnels, séquestration, jet de nourriture à la figure-, et psychologique – propagation de rumeur, diffusion de photos portant atteinte à la dignité de la victime, chantage-). Elle est également furtive et il est très difficile pour les adultes de repérer ce qu’on appelle ces « micro agressions » réitérées. L’expérience de physique-chimie menée en classe lors de la première scène constitue une parfaite métaphore de ce qu’est ce harcèlement : une succession de petits foyers allumés délibérément (des “micro violences” souvent minimisées par les pairs et les adultes), aux yeux de tous, et qui aboutissent, comme une bombe à retardement à l’explosion finale (sous forme de violence auto- et/ou hétéro-agressive).
  • Une violence intentionnelle : bien que les personnages agresseurs excusent leurs actes en expliquant que “c’était juste pour rire”, l’intention de nuire est réelle dans les cas de harcèlement. Le fait d’agir quand les adultes ont le dos tourné en témoigne. Le “c’est pour rire” révèle en fait la volonté des harceleurs de mettre les rieurs de leur côté pour isoler un peu plus leur victime et gagner en popularité, de leur absence d’empathie, de leur absence de culpabilité, et enfin de leur désir de minimiser leur cruauté aux yeux des adultes.
  • Un déséquilibre de pouvoir entre l’agresseur et la victime : ce déséquilibre peut être de nature psychologique – le harcèlement du héros débute par exemple au moment de la mort de la mère, soit à un moment de grande fragilité émotionnelle- ; de nature physique ou de nature numérique. On dénombre ainsi trois agresseurs contre deux victimes dans le film. Mais le véritable déséquilibre numérique vient de l’implication des pairs, dont les regards indifférents, amusés voire approbateurs permettent aux agresseurs de légitimer leurs actes et de les commettre en toute impunité. Les sentiments de honte, d’isolement et même de culpabilité de l’élève harcelé s’en trouvent renforcés : il se dit à tort que si tout le monde cautionne ce qu’il subit, c’est qu’il doit bien avoir une part de responsabilité. C’est pourquoi lutter contre le harcèlement en milieu scolaire implique de prendre en compte cette situation triangulaire et d’agir auprès de la victime, des auteurs, mais aussi des témoins.

Le film de Yan England montre bien par ailleurs combien le harcèlement scolaire est démultiplié par les nouvelles technologies, impliquant là aussi les tiers qui regardent, commentent, transfèrent… comme le dit la campagne en France contre le cyberhacèlement : “liker, c’est déjà harceler”.

  • D’abord, la victime n’a plus aucun répit. Elle est harcelée 24h/24 – on voit le héros du film consulter son portable la nuit-, en dehors des lieux où s’exercent le harcèlement scolaire “traditionnel” (trajet, campus, bâtiment scolaire). Même chez lui, son père à ses côtés, le téléphone qui vibre représente autant de coups portés à l’adolescent sans que l’adulte n’en ait conscience.
  • Ensuite, le fait d’agir par écran interposé favorise l’anonymat et réduit l’empathie : l’agresseur se permet plus de choses puisque sa victime n’est pas en face de lui, qu’il ne la voit pas réagir, qu’il ne l’entend pas pleurer…
  • Enfin, Internet offre une puissance de dissémination virale : en quelques heures, une vidéo compromettante du héros est ainsi vue par près de 3000 personnes, là encore sans que les adultes n’ait la moindre idée de ce qui se passe.

Les parents et les personnels de l’établissement s’avèrent particulièrement absents, aveugles ou défaillants dans le film. Les brimades se font principalement en leur absence et lorsqu’ils sont présents :

  • soit ils ne voient pas ce qui se passe
  • soit ils l’ignorent (ils ne relèvent pas le surnom « Francine » pour « Francis » par exemple)
  • soit ils l’interprètent mal (l’agressivité inhabituelle du héros passe aux yeux de son père pour une expression de la crise d’adolescence)
  • soit ils ajoutent à la culpabilité de la victime : lorsque celle-ci explose, c’est elle qui est accusée d’être responsable, ou lorsqu’elle est moins performante scolairement, les adultes sont déçus et exercent sur elle une forte pression de réussite.

Par conséquent, tandis que les agresseurs agissent en toute impunité, les victimes perdent confiance dans les adultes qui les entourent. Ils pensent qu’ils ne peuvent rien faire, ont peur qu’ils aggravent la situation ou qu’ils l’interprètent à leur désavantage.

C’est pourquoi lutter contre le harcèlement demande une mobilisation et une implication de tous les adultes, parents et personnels de l’établissement. Des campagnes de prévention permettant de les informer et de les sensibiliser sont nécessaires, de manière à renforcer non seulement leur vigilance en amont, mais aussi la  cohérence dans la gestion de ces situations : dans la plupart des cas, le harcèlement prend fin lorsque les adultes manifestent fermement le fait qu’ils ne toléreront pas que de tels actes se perpétuent.

Travailler avec les autres élèves est tout aussi fondamental. Il convient de lutter contre la pression de conformité qui s’exerce à l’adolescence, et qui conduit à l’exclusion des différences (dans le film, les héros sont rejetés parce qu’ils sont homosexuels, premiers de la classe, moins à l’aise en société…). Démonter la mécanique du harcèlement, susciter l’empathie, appeler au courage et à la responsabilité de tous les élèves s’avère incontournable, car la désapprobation des pairs s’avère être un facteur protecteur majeur contre le harcèlement.

C’est parce que le harcèlement a des conséquences dramatiques qu’il ne faut pas le minimiser, y être attentif et s’y opposer. Les cas de suicide liés sont rares, mais les conséquences toujours douloureuses, aussi bien sur les plans :

  • scolaire – difficultés de concentration, chute des résultats, absentéisme, décrochage…-
  • physique -maux de ventre, de tête, troubles du sommeil, des conduites alimentaires…-
  • comportemental -agressivité, engagement dans conduites à risques et addictives, scarifications…-
  • psychologique – perte de l’estime de soi, troubles anxio-dépressifs, pensées suicidaires, passages à l’acte…-

Engager une mobilisation de l’ensemble de la communauté éducative est un impératif à ne surtout pas balayer : d’après les enquêtes nationales, 1 à 2 élèves par classe déclarent être victimes de harcèlement… et seuls la moitié oseraient en parler à un adulte. Il est urgent de s’opposer ensemble à la loi du silence, la loi du plus fort, et la non assistance à personne en danger.

http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/

 

Nathalie Anton

 

 

 

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