Rapport sur « les violences sexistes à l’école »

Screen Shot 2018-06-08 at 10.14.12Le 30 mai dernier, l’Observatoire européen de la violence à l’école a publié un rapport dense et passionnant intitulé « Les violences sexistes à l’école Une oppression viriliste« , sous la direction d’Eric Debarbieux, sociologue et ancien délégué ministériel de la violence en milieu scolaire.

Sans entrer dans le détail des 131 pages consacrées à ce thème, je citerai aujourd’hui des extraits évoquant quelle est la part de l’école dans la fabrication des genres pouvant conduire à des violences sexistes, telles que celles mentionnées ci-dessous :

« Du voyeurisme dans les vestiaires, dans les toilettes aux attouchements à caractère sexuel, un pourcentage non négligeable de filles au collège, et moins au lycée, sont régulièrement victimes d’agressions. Les violences à caractère sexuel touchent plus particulièrement les filles : 7% des collégiennes déclarent des violences de cette catégorie contre 4% des collégiens. Les écarts de déclarations concernent particulièrement les attouchements sexuels (8% contre 3%) et les baisers forcés (7% contre 3%) et bien moins le voyeurisme (7% contre 5%). »

Les auteurs du rapports rappellent que l’école n’est pas hermétique aux préjugés liés au masculin et au féminin et que « par naturalisation, par habitude ou par continuité de la socialisation familiale, elle co-produit les différences et les hiérarchies entre les filles et les garçons » :

« La classe n’est pas un espace « neutre » et les pratiques pédagogiques restent marquées par un traitement différencié des filles et des garçons. (…) On laissera plus facilement les garçons prendre la parole sans forcément la redistribuer aux filles, on attendra plus de compétences et d’appétence des filles ou des garçons dans telle ou telle matière (l’éducation physique et sportive en est un bon exemple) …. et les notes ainsi que les orientations s’en ressentent, jusqu’à laisser penser aux élèves que ces « goûts » sont « naturels ». (…)

Face à ces conceptions genrées, « chaque garçon et chaque fille est contraint de construire son identité personnelle en prenant position par rapport à des attentes sociales traditionnellement propres à son sexe. Parmi les stéréotypes associés aux garçons, on peut citer les suivants : affirmatif, agressif, ambitieux, aventureux, casse-cou, confiant. » (…). A l’inverse, « les adjectifs majoritairement attribués aux filles sont : affectueuse, attentive, attirante, capricieuse, charmante, délicate, dépendante, soumise, pleurnicheuse. »

Ces stéréotypes culturels véhiculés souvent malgré soi ont des conséquences sur les comportements :

« Les garçons apprennent à s’exprimer, à s’affirmer, à contester l’autorité ; les filles à se limiter dans les échanges avec les enseignants, à prendre moins de place physiquement et intellectuellement, à être moins valorisées. A l’école, les garçons reçoivent davantage de contacts pédagogiques, bénéficient d’encouragements plus fréquents. Très tôt, les filles vont apprendre à se conformer à ce qu’on attend d’elles et agir en fonction. C’est aussi pour cette raison qu’elles sont « bonnes élèves » et qu’elles « préfèrent » l’école davantage que les garçons. »

L’opposition « masculin » / « féminin » associant les caractéristiques de supériorité aux garçons et de passivité aux filles conduit à une dévalorisation du féminin et un amalgame avec l’homosexualité :

« Quand un garçon est trop obéissant, les parents s’inquiètent pour deux raisons : la première parce qu’il s’éloigne des attentes stéréotypées, et la deuxième, non des moindres, est celle de l’homophobie. S’il est si gentil, peut-être sera-t-il homosexuel ? Comme si les dispositions, les comportements préfiguraient une future orientation sexuelle (…). A l’adolescence, l’identité masculine se façonne face aux groupes de pairs. C’est ainsi qu’elle va s’opérer sur la péjoration du féminin (ne pas être une fille, « une tapette ») et sur le fait d’être un vrai gars face au groupe des garçons. La socialisation des garçons dessine deux groupes bien distincts : ceux qui arrivent à montrer leur force, à être les plus forts, les plus virils ; et les autres qui risquent d’être déclassés dans la catégorie des sous-hommes, des « pédés ». Les démonstrations de force, les bagarres fréquentes, les insultes à caractère sexiste et homophobe constituent le quotidien de nombreux garçons au collège. (…)

Ce type de comportements discriminatoires et violents permettent de rejeter les garçons « différents » et permettent de construire l’identité des garçons sur une base homophobe, mais aussi de ramener les filles à des objets sexuels. En effet, ces actes posent dès l’école qu’il est « normal » pour un garçon de toucher une jeune fille sans son autorisation d’une part ; mais aussi pour les filles, ces actes sexistes non dénoncés intègrent qu’une fille doit s’exposer au regard des garçons, voire parfois que ce mode d’interaction violente est souhaitable car selon nombre de collégien-n-es, c’est un honneur réservé aux jolies filles. »

Et les auteurs du rapport de conclure : « cette lente mais précoce construction du masculin et du féminin entraîne des processus de hiérarchisation des différences, au détriment du féminin. Ce ne sont donc pas les différences entre les sexes qui sont ici remises en question, mais (comme pour toute discrimination) les hiérarchies implicites ou explicites qui sont légitimées par la société et l’institution qui en fait partie. Il n’est pas question de nier ici les différences, qui sont davantage une richesse, mais de dénoncer ce que Françoise Héritier nomme la valence différentielle des sexes et ses conséquences. C’est sur ce fond inégalitaire que se construit le sexisme, le refus du féminin, et dans son expression ultime et détestable les violences de genre. »

Prendre conscience de ces préjugés et de leurs conséquences relève donc de la responsabilité de tous les éducateurs, à l’école, comme à la maison.

Nathalie Anton

Image : United Nations (http://www.ohchr.org/EN/Issues/Discrimination/Pages/LGBT.aspx)

 

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Suicide, harcèlement, viol… Pourquoi et comment discuter de « 13 Reasons Why » avec les adolescents

13 reasons whyOn m’en parlait, je l’ai regardée… et vais aujourd’hui, épisode par épisode, donner des ressources et des points de discussion possibles avec les adolescents sur la série « 13 Reasons Why«  diffusée depuis le 31 mars par Netflix. Celle-ci mérite de la part de tout éducateur, parents comme professeurs, une grande attention, car elle aborde de manière explicite les thèmes du harcèlement, du viol et du suicide avec l’école et la famille en toile de fond. Tirée du roman américain de Jay Asher (« Treize Raisons« ), la série raconte en 13 épisodes l’histoire de Hannah Baker, une adolescente de 17 ans, qui met fin à ses jours après avoir été victime de harcèlement en milieu scolaire et d’agression sexuelle au cours d’une soirée alcoolisée chez un camarade de classe. Si la série connaît un succès foudroyant auprès des jeunes, il est important que les adultes en encadrent la vision. Non seulement certains épisodes montrent très explicitement des viols (épisodes 9 et 12) et un suicide (épisode 13), mais l’irréversibilité de cet acte est gommée par la narration. En effet, la narratrice de « 13 Reasons Why » n’est autre que la défunte Hannah, qui, juste avant de mourir, a envoyé à ceux qu’elle juge responsables de sa mort des cassettes audio sur lesquelles elle explique les événements qui l’ont conduite au suicide. Entendre d’outre-tombe la voix de l’héroïne, qui semble donc toujours en vie au cours des 13 épisodes, atténue dangereusement la réalité de sa mort. Hannah agit comme un chef d’orchestre à travers ses cassettes, et continue post-mortem à exercer un pouvoir sur les vivants. Or, les adolescents fragiles doivent comprendre que le suicide ne rend pas tout puissant. Au contraire. Celui qui le comment n’est plus en mesure de profiter de la peine, des remords, des élans d’affection suscités par son acte. Par ailleurs, les causes d’un suicide sont complexes, et la responsabilité ne peut pas être uniquement rejetée sur l’entourage : comme le dit l’un des personnages de la série, la décision appartient avant tout à la personne qui le commet. Il est donc impératif, à travers le dialogue ouvert par cette série, que les adultes décodent ces présupposés, au même titre qu’ils doivent discuter des situations dans lesquelles les jeunes personnages s’engagent de manière souvent involontaire ou maladroite (harcèlement, sexisme, homophobie, mise à l’écart, propagation de rumeurs, diffusion de photos à caractère humiliant…). Ces actions reposent souvent sur la loi du silence, la loi du plus fort et la non assistance à personne en danger. De même, il est crucial de leur rappeler que les adultes sont là pour les aider à trouver des solutions à des situations qui bien que ressenties sur le moment comme insurmontables, s’avèrent, à l’échelle du temps, passagères. Voici, avant de passer en revue chaque épisode, deux liens utiles visant à prévenir tout passage à l’acte tragique et définitif :

https://suicideecoute.pads.fr/

http://sante.gouv.qc.ca/conseils-et-prevention/prevenir-le-suicide/

Episode 1. Hannah, une lycéenne de 17 ans, est arrivée depuis 2 mois dans son nouvel établissement. Sa seule amie, Kat, déménage. Lors d’une soirée, elle tombe amoureuse d’un joueur de basket, Jansen. Leur premier rendez-vous donne lieu à leur premier baiser. Cependant, Jensen laisse publier par ses amis une photo suggestive qu’il a prise de Hannah allongée laissant supposer qu’ils auraient eu une relation sexuelle dès le premier soir. Il ne dément pas, et Hannah acquiert la réputation d’être une fille facile. Double peine pour l’héroïne : le regard méprisant des autres sur elle et la trahison de celui dont elle était tombée amoureuse.

Points de discussion : Vulnérabilité d’adolescents arrivant dans un nouvel établissement  / Propagation de rumeurs / Droit à l’imagediffusion de photos de mineurs dénudés ou dans des situations à caractère sexuel / Confiance à accorder à un inconnu, même de son âge, même de son école / Apprendre à dire « non » malgré la pression du groupe, à s’interposer face aux rumeurs nuisant à la réputation de quelqu’un. Lire la suite

1:54 de Yan England : le cinéma témoigne du harcèlement

Projeté en avant première le 30 mars dernier à l’ONU, dans le cadre du festival Focus on French Cinema, le film 1:54 du Québécois Yan England a donné lieu à un panel sur la question du harcèlement en milieu scolaire auquel j’ai été invitée à participer. En effet, ce film extrêmement poignant qui relate le calvaire de deux lycéens harcelés en raison de leur homosexualité est très révélateur de ce qui caractérise les situations de harcèlement. Il illustre tout d’abord de manière implacable les trois traits qui le définissent : Lire la suite