Les ravages du harcèlement scolaire

Je viens de découvrir ce fait divers posté sur Facebook par une amie aujourd’hui et dont je donne le lien à la fin de cet article. Difficile de me tenir au courant de tout ce qui se passe en France depuis New York, et il se peut que beaucoup d’entre vous connaissent déjà l’histoire dramatique de cette collégienne de 13 ans qui s’est pendue après avoir été harcelée pendant des mois à l’insu, en partie, de ses parents et des membres de son établissement. C’est précisément ce « en partie » qui pose problème. Je me souviens des réactions de personnes qui avaient vu le film « Despues de Lucia » sorti l’an dernier pour lequel j’avais rédigé le livret pédagogique : cela leur paraissait « caricatural » et « impossible » qu’une adolescente scolarisée puisse devenir le souffre-douleur de tout un groupe de jeunes pendant si longtemps, sans qu’aucun adulte ne se doute de rien ni qu’aucun autre jeune ne dénonce de tels agissements. 

Or, je rappellerai d’abord que le harcèlement génère toujours des « by-standers » comme on les appelle aux Etats-Unis, soient des témoins passifs des pressions répétées exercées par le groupe sur leur victime. Lutter contre le harcèlement suppose de les inclure et de les responsabiliser dans les actions de prévention menées, car ce ne sont pas les victimes, trop fragilisées par les attaques, ni les auteurs, souvent galvanisés par l’effet de groupe, qui peuvent casser le cercle vicieux établi.

J’ajouterai ensuite que les adultes doivent comprendre que les jeunes ne « jouent » pas à se faire du mal, que ce n’est pas ainsi que « jeunesse se passe », et que l’école n’est pas « l’école de la vie » où l’enfant doit apprendre à régler seul ses problèmes… Il est de la responsabilité des éducateurs de savoir que :

– L’adolescence est une phase fragile en matière de gestion des émotions et des relations, quelles que soient les attitudes d’assurance et de dénégation adoptées par les jeunes ;

– Le harcèlement se fait souvent à bas bruit, renforcé à l’heure actuelle par le cyber-harcèlement (Internet, téléphone portable, réseaux sociaux…), et « l’incident » qui leur vient aux oreilles est souvent la partie émergée de l’iceberg : la vigilance doit s’exercer dans la durée, et on ne peut plus penser aujourd’hui qu’un problème est réglé une fois pour toute parce qu’on a tapé du poing sur la table.

Il est de notre responsabilité de veiller à toujours communiquer les faits dont on a connaissance, de mobiliser les personnels concernés – Direction, vie scolaire, infirmière scolaire, professeur principal, équipe pédagogique…- de manière à :

– avoir un autre point de vue que le sien propre, car on peut avoir tendance à minimiser des faits, ou à n’en connaître qu’une partie,

– ne pas laisser une victime isolée et multiplier ses interlocuteurs possibles,

– ne pas laisser aux auteurs la possibilité et l’illusion d’agir en toute impunité.

Un article supplémentaire publié sur ce blog pour en savoir plus :

Intimidation et harcèlement scolaire

Et l’article du Nouvel Observateur relatant les faits…

Je souhaite bonne chance à Eric Debarbieux et ses confrères dans le combat qu’ils mènent depuis des années contre cette triste réalité scolaire…

Nathalie Anton

L’Origine de la violence (Fabrice Humbert)

Dans son autofiction intitulée L’Origine de la violence (Le Livre de Poche, 2009), le professeur de lettres Fabrice Humbert rapporte un épisode qu’il aurait vécu en début de carrière, venant révéler la difficulté d’agir et de réagir quand le cercle victime / bourreau se met en place :

« C’est à l’occasion d’une de mes premières affectations que l’épisode se déroula, à l’intérieur d’un lycée de ZEP pourtant assez paisible (…). A la fin du trimestre, le professeur principal, demandant pour le conseil s’il y avait des problèmes, reçut de la part d’un(e) élève dont l’identité nous resta toujours inconnue un mot plié en quatre : « il y a une victime dans la classe. » Après enquête, on se rendit compte que deux élèves s’étaient attaqués à un autre, par jeu. Affirmant qu’ils voulaient seulement l’éduquer et l’endurcir pour cette lutte qu’était la vie, ils l’avaient frappé pendant plusieurs mois. Le pire, est qu’ils ne lui voulaient sans doute pas vraiment de mal, en effet. Ils s’amusaient. Ils s’amusaient à le lancer du haut des escaliers, ou bien ils le plaçaient derrière une porte sur laquelle ils se précipitaient. (…)

Je n’avais rien vu. J’avais le pouvoir d’agir et j’avais été aveugle. Pas un instant, je n’ai soupçonné quoi que ce soit. Les deux coupables étaient des élèves agréables, plutôt bons à l’oral, toujours souriants, qui plaisantaient parfois avec moi à la fin des cours – avant d’aller martyriser leur camarade. (…) Ses amis, c’étaient ses bourreaux, les deux seuls êtres qu’il fréquentait dans la classe. Personne ne lui parlait. Dès le début, il était à part, promis par sa solitude à l’abandon de tous. (…) Il n’osait même pas en parler à ses parents, à son père, surtout, un capitaine de pompiers fort et autoritaire qui, au même âge, se serait débarrassé des deux garçons d’un revers de main. Ou plutôt qui n’aurait même pas eu à le faire puisqu’il était bien entendu aimé et respecté.

Lorsque j’interrogeai les deux adolescents, ils me dirent :

– Franchement, ce n’est pas si grave, juste un jeu.

Juste un jeu. (…) Mon aveuglement me sidère encore. Des élèves comme les bustes d’un jeu de cartes aligné devant moi, sur les chaises. Je crois les connaître, je ne sais rien. je pense deviner leurs caractère, je ne sais rien. Un jeu de cartes dont l’épaisseur me manque.

Un jeu de cartes à double face. Car le rapport à la violence, et c’est ce qui fait sa perversité, est presque toujours double : la violence subie, la violence exercée.« 

Violence à deux faces, celle de l’agresseur et de la victime, à laquelle il convient fort souvent d’ajouter celle des témoins passifs de ces actes, qu’il s’agisse d’élèves, comme dans le cadre de ce récit, ou encore d’éducateurs, considérant parfois cette violence comme un simple « chahut » ou pensant qu’il est « normal » que les adolescents « se défoulent »…

Or, s’il n’est pas toujours aisé pour les adultes de reconnaître les relations d’emprise et d’agir de manière adéquate pour y mettre un terme, on peut imaginer combien cela se révèle difficile pour des enfants et des adolescents, bien plus fragiles car en pleine construction. La communauté éducative doit donc être informée, vigilante et réactive vis à vis des relations mortifères qui s’instaurent à tout âge, et se montrer capable d’assurer un soutien effectif aux élèves en difficulté, même (et surtout ?) si cette difficulté dépasse très largement les seuls résultats scolaires.

 Nathalie Anton