Inégalités scolaires et racisme structurel

Interviewée le 29 septembre dernier dans l’émission L’invité(e) des matins sur France Culture, Sylvie Laurent, chercheuse associée à Harvard et Stanford et auteure de La Couleur du marché : Racisme et néolibéralisme aux États-Unis (Seuil, 2016), explique que même chez des individus qui condamnent le racisme et le considèrent comme une abomination, les préjugés demeurent et contribuent à perpétuer ou à ignorer des discriminations inscrites au coeur même des structures sociales. En guise d’illustration, la lutte contre la consommation de drogue aux Etats Unis conduit ainsi à l’aberration suivante : « les Noirs sont six fois plus emprisonnés que les Blancs alors qu’ils ne représentent que 12 % des consommateurs de drogue. (…) Alors que deux tiers des consommateurs de crack en 2000 ne sont pas afro-américains, 80 % des condamnés pour usage de cette drogue le sont » (article publié le 28 août 2013 dans Le Monde Diplomatique). Ce racisme qu’elle qualifie de non-intentionnel mais de structurel est ainsi visible dans la perpétuation des inégalités professionnelles, salariales, judiciaires… mais aussi scolaires. 

A la lumière de cette théorie, il me semble pertinent d’interroger les conclusions du rapport publié mardi 27 septembre dernier par le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco), soulignant le fait que la France est le pays de l’OCDE aux inégalités sociales à l’école les plus marquées (inégalités de traitement pédagogique, de résultats, d’orientation, d’accès au diplôme, d’insertion professionnelle…).

En l’absence de statistiques ethniques, les termes de « discrimination négative« , de « ségrégation » ou d' »établissements ghettos » utilisés à propos des écoles situées en zones d’éducation prioritaire dont parle la sociologue et présidente du Cnesco, Nathalie Mons, désignent bien des inégalités socio-économiques, et non pas des inégalités ethno-raciales.

Cependant, on peut se demander si ces inégalités sociales ne reflètent pas une ségrégation de nature ethno-raciale intimement ancrée dans notre système, dont chacun individuellement pourrait se défendre. Pour la mettre à jour, l‘adoption d’une politique de mixité scolaire volontariste ne nécessiterait-elle pas une identification claire de l’origine ethnique des élèves défavorisés ? (Je ne parle pas ici de nationalité, mais bien d’une identité revendiquée – et non pas assignée – liée à une région du globe, une langue, une histoire, une culture communes).

Car pour lutter contre le racisme structurel évoqué par Sylvie Laurent, ne faut-il pas pouvoir s’assurer que l’égalité est respectée au moyen de comparaisons de données chiffrées ? C’est l’idée défendue notamment par le socio-démographe Patrick Simon, travaillant à l’Institut national d’études démographiques sur les phénomènes de discriminations ethniques en France. Comme l’explique Sylvie Laurent, « s‘il n’y a pas des mesures de régulations venant de l’état pour protéger les plus faibles (…), au bout du bout, on retrouve toujours des pratiques discriminatoires extrêmement marquées. » 

Pour illustrer les préjugés racistes plus ou moins inconscients qui nous traversent, je citerai un passage du roman pour adolescents de Marie-Aude Murail, Sauveur et Fils (Ecole des Loisirs, 2016), dans lequel le lecteur partage la pensée de Louise, un personnage féminin d’origine caucasienne, qui rencontre Lazare, le fils d’un psychologue d’origine martiniquaise, dont la couleur de peau est noire :

« Dans la rue, Lazare lui tendit la main pour traverser au carrefour. En une fraction de seconde, Louise eut le temps de penser que les Noirs avaient la peau moite, sentit que la paume de Lazare était sèche, et se demanda, effarée, d’où lui venaient de pareils préjugés. (…) Lazare poussa la grille du jardin puis la porte de la véranda, qu’aucune clé ne fermait, et Louise se fit la réflexion que cette confiance dans le voisinage était un trait de moeurs antillaises. Etait-ce raciste de le penser ? se demanda-t-elle, saisie d’un nouveau scrupule. D’ailleurs, n’est-ce pas la preuve de son racisme de se demander si on est raciste ?« 

Aussi, malgré les Droits de l’Homme qui la fondent et que défendent ardemment les personnels d’éducation qui la composent, ne serait-il pas nécessaire de lever le tabou et de se demander clairement, à l’instar de Louise prenant conscience de ses préjugés, si notre école française n’est pas non-intentionnellement mais structurellement raciste ?

Nathalie Anton