Un million de dollars pour le meilleur professeur du monde

Voici les réponses que j’ai données à une journaliste d’Atlantico.fr dans un article publié ce lundi 4 novembre concernant un concours visant à élire « le meilleur professeur du monde »…

La fondation Varkey Gems et le scheik des Emirats Arabes Unis Mohammed bin Rashid Al Maktoum lancent un concours destiné à élire le meilleur professeur du monde.  Chaque pays pourra proposer leurs candidats qui seront évalués par un jury international. Mais comment devient-on le meilleur professeur du monde ? Qu’est-ce qu’un bon prof ?

Vaste projet et vaste question ! J’ignore quels critères «objectifs» ont été retenus pour désigner «le meilleur professeur du monde» dans un champ où la subjectivité occupe une si grande place….

On sait que ce qui est attendu d’un «bon» professeur varie en fonction du contexte d’enseignement (projet pédagogique de l’établissement, profil socio-culturel des élèves, effectif et composition des classes,…), des niveaux enseignés (primaire, collège, lycée, université,…) et des points de vue portés sur l’enseignant (élèves, parents, collègues, administration,…). Doit-on valoriser l’enseignant qui parvient à pacifier une classe particulièrement difficile même s’il n’a pas pu atteindre les objectifs académiques fixés par les programmes ? Celui qui conduit une poignée d’élèves à intégrer une classe préparatoire aux grandes écoles ? Celui qui parvient à faire progresser ceux qui étaient en très grande difficulté ? Celui dont les classes obtiennent les meilleures notes aux examens ? Celui qui était craint mais dont chacun s’accorde à dire, des années plus tard, qu’il était le seul à avoir transmis les bonnes méthodes de travail ?

Il convient de relativiser les critères d’excellence choisis et de bien garder en tête que le «meilleur professeur du monde» aurait toutes les difficultés à exercer son art s’il se trouvait affecté comme remplaçant dans un (voire deux !) établissement défavorisé sans mixité scolaire, situé à plus d’une heure de trajet, avec une administration peu soutenante face aux difficultés rencontrées.

Passées ces précautions nécessaires, je crois que l’on peut s’accorder sur le fait qu’un professeur a plus de chances d’être compétent s’il a d’abord reçu une formation pédagogique complète lui ayant non seulement apporté des connaissances de haut niveau dans sa discipline, mais aussi des outils permettant de l’enseigner à des groupes et des individus divers (pédagogie différenciée permettant à tous les élèves de réussir, tenue de classe intégrant les notions de justice, d’équité et de respect, psychologie des enfants et des adolescents, etc.).

Ces compétences acquises se nourrissent ensuite d’un retour permanent sur les activités et les évaluations proposées en classe, ainsi que d’une réflexion constante sur les relations établies avec les élèves. Cette réflexion s’enrichit et se consolide enfin à travers les échanges menés avec les collègues et l’administration, et évidemment par le biais de la formation continue.

La valeur d’un professeur s’acquiert-elle avec l’âge et donc dans une perspective longue ?

Comme dans toutes les professions, l’expérience acquise au fil du temps constitue une valeur ajoutée qui permet, d’une part d’étendre la connaissance du cadre d’exercice et de ses interlocuteurs ; d’autre part d’affiner l’analyse et la gestion des situations rencontrées. Un enseignant qui exerce depuis des années dans un même établissement aura, à la rentrée, moins de chances d’être déstabilisé qu’un nouveau venu : il connaît déjà une partie des élèves, peut préparer des cours adaptés à leur(s) niveau(x), anticipe certaines de leurs réactions, et sait vers quels interlocuteurs se tourner en fonction des besoins.

Cependant, il faut garder à l’esprit qu’un professeur qui débute après avoir reçu une formation initiale de qualité a déjà toutes les compétences requises pour être un bon enseignant. J’ajoute que des conditions d’exercice épuisantes, routinières ou peu valorisantes peuvent conduire à une certaine usure des personnels établis, et que le dynamisme et l’optimisme d’un jeune collègue s’avèrent inestimables aussi bien pour les élèves que pour les personnels.

Je dirais donc que plus que l’âge, ce sont la formation continue et le travail en équipe qui permettent d’asseoir et d’élargir le champ de compétences : l’enseignement a par exemple intégré ces dernières années les nouvelles technologies avec lesquelles les jeunes professeurs sont souvent plus à l’aise que leurs aînés, qui doivent du coup se former pour acquérir les compétences qui leur manquent.

Devenir un bon prof résulte-t-il d’un apprentissage ou d’une personnalité ?

Des deux, sans aucun doute : on imagine bien les ravages d’un sadique ou d’un paranoïaque sur des générations d’élèves !

Cependant, on accorde encore trop d’importance à la mystérieuse «aura», à la prétendue «vocation», ou à «l’autorité innée» des enseignants… Ces considérations n’apparaissent jamais lorsque l’on évoque les ingénieurs ou les pilotes de ligne.

Comme pour tout autre métier, la formation est évidemment primordiale. L’obtention d’un Master 2 nécessaire depuis la réforme de 2011 pour être admis aux concours de l’enseignement, ainsi que la création cette année des Espé (les Écoles supérieures du professorat et de l’éducation, anciens IUFM), soulignent d’ailleurs très fortement cette exigence de professionnalisation de l’enseignement.

Un bon prof se distingue-t-il en fonction de sa manière d’enseigner ? Est-elle prédéterminée par les traditions éducatives de chaque pays ? Existe-t-il une meilleure façon d’enseigner dans un pays plutôt qu’un autre ? (quelques exemples ?)

On a tendance à reproduire les modèles que l’on connaît. Si je passe toute ma scolarité dans un système qui valorise le cours magistral dispensé dans une salle de classe où les élèves sont alignés en rangs et qui après avoir pris la leçon en note font des exercices d’application, je risque, une fois devenue professeur, d’avoir envie de reproduire ce modèle, surtout s’il a fonctionné pour moi !

Je travaille depuis deux ans aux Etats-Unis où, pour donner quelques exemples, l’encouragement des élèves vers la réussite, la place réservée à l’oral pendant les cours, ou encore le temps consacré aux activités extra-scolaires sont bien plus importants qu’en France.

On ne cesse de faire par ailleurs les louanges du système scolaire finlandais, qui caracole depuis des années en tête des classements PISA (Programm for International Student Assessment).

Mais là encore, la qualité de ce modèle repose sur l’importance des moyens investis dans la formation initiale et continue des enseignants, pour leur permettre d’enrichir et maîtriser diverses approches pédagogiques.

La France a-t-elle ses chances dans un tel concours ? Peut-on imaginer que le futur meilleur prof du monde soit français ?

Bien sûr ! Les concours de l’enseignement français sont très exigeants et les établissements scolaires regorgent de professeurs consciencieux et dynamiques qui, sans jamais oublier le bien-être de leurs élèves, ont à coeur de les passionner et de les conduire vers la réussite.

Mais encore une fois, ce concours devrait être l’occasion de nourrir une réflexion plus vaste sur les différents systèmes scolaires, et non sur les individus qui les composent. Plutôt que d’élire «le meilleur enseignant», il semblerait plus pertinent de valoriser le système éducatif permettant à tous ses professeurs de devenir de meilleurs enseignants. Et même si un professeur français devait gagner ce concours, le système scolaire français, en dépit de ses nombreuses qualités, devrait poursuivre ses efforts engagés dans ce domaine.

Qu’est-ce que la «Flipped Classroom» ?

Contrairement à ce qu’une traduction hâtive pourrait laisser penser, la «flipped classroom» n’est pas une classe terrifiée, mais une classe inversée

Cette inversion ne réside pas dans un échange de rôles où les élèves prendraient la place du professeur vis-à-vis du groupe (expérience en effet parfois Ô combien terrifiante !)

L’inversion consiste en fait à permuter le cours dispensé en classe par l’enseignant avec le travail donné à faire aux élèves à la maison. Confus ? Tentons de clarifier…

Dans un modèle pédagogique traditionnel, la classe est le temps pendant lequel le professeur présente et développe un contenu pédagogique qu’on pourrait appeler la leçon. Dans un second temps, le professeur donne cette leçon à apprendre chez eux aux élèves, avec un certain nombre d’exercices d’application. Or, la répartition traditionnelle de ces deux temps suscite plusieurs critiques :

 1) Pendant la classe : 

  • Le professeur se situe au centre du savoir, et le développement de son contenu d’enseignement se fait au détriment des interventions des élèves.
  • La relation au savoir est passive, les élèves étant placés comme consommateurs face à l’enseignement dispensé, au lieu d’être (co-)auteurs, (co-)constructeurs des connaissances.
  • Le cours fait par l’enseignant s’adresse au groupe-classe dans son ensemble, et non à chaque élève : difficile dans ce cadre de favoriser la différenciation pédagogique.

 2) A la maison :

  • Si l’on se réfère à la taxonomie du psychologue et pédagogue américain Benjamin Bloom (1913-1999), l’apprentissage se ferait par paliers de difficulté croissante.  Or, dans le modèle traditionnel, les activités les plus simples comme écouter, mémoriser et appliquer (en reproduisant pratiquement à l’identique le modèle) se feraient en cours, alors que les tâches les plus complexes comme analyser, synthétiser voire créer se feraient à la maison, sans l’appui du professeur.

Face à ce constat, des enseignants américains comme Salman Khan ou Jonathan Bergmann et Aaron Sams, ont proposé de consacrer le temps des devoirs maison à la découverte du contenu du cours, et de consacrer le temps de la classe à l’évaluation de la compréhension de ce contenu puis à des exercices adaptés à chacun des élèves.

 La classe devient dans ce nouveau modèle un lieu actif où les élèves travaillent seuls ou en groupes avec plus d’autonomie, maniant les notions vues chez eux et reprises par l’enseignant en fonction des besoins de chacun.

 On parle ainsi de «classe inversée», puisque le cours est dispensé à la maison, soit sur un support écrit (manuel, polycopiés…), soit sur un support vidéo. La véritable innovation se situe bien là, dans l’apparition des cours en ligne, comme ceux que proposent par exemple la Khan Academy ou Ted-Ed… Notamment parce que ces cours clé en main incluent des évaluations formatives automatiquement corrigées en ligne. Le professeur dont le groupe-classe est équipé d’ordinateurs ou de tablettes peut ainsi commencer son cours par une évaluation de la compréhension de la leçon regardée et mémorisée à la maison, et voir s’afficher immédiatement les résultats de chaque élève sur son interface. Il peut alors sans délai proposer des activités individualisées et se concentrer sur l’aide adaptée aux difficultés identifiées…

 Renversant, non ?

Nathalie Anton

The Social Emotional Learning, ou l’apprentissage socio-émotionnel à l’école

Voici l’interview que j’ai réalisée pour le Lycée Français de New York sur l’apprentissage socio-émotionnel à l’école, auprès de Ron Astor, professeur d’université à l’USC School of Social Work and USC Rossier School of Education (Los Angeles).

L’article est en anglais pour les plus courageux, mais révèle que cet apprentissage qui met les élèves sur la voie du succès scolaire, ferait également d’eux de meilleurs citoyens. Comme l’explique Ron Astor, « l’apprentissage social et émotionnel dans les écoles (SEL) enseigne les compétences dont nous avons tous besoin pour nous comporter de façon éthique et respectueuse, avec les autres et nous-mêmes. Il aide les élèves à reconnaître et à gérer leurs émotions, à prendre des décisions responsables, établir des relations positives et respectueuses, résoudre les conflits, agir avec honnêteté, équité et coopération. »

Rappelant que « promouvoir l’éducation à la citoyenneté n’est nullement en contradiction avec d’autres objectifs éducatifs« , il ajoute que  » certaines études ont démontré que l’enseignement socio-émotionnel peut améliorer les résultats scolaires, diminuer le niveau de stress psychologique, les problèmes de comportement, et améliorer les relations entre les élèves ». Cet apprentissage contribue en effet à favoriser un environnement d’apprentissage sûr. « Ce sont des valeurs qui doivent être visibles, promues, et partagées par l’ensemble de la communauté scolaire.« 

Pour développer l’acquisition des compétences socio-émotionnelles, Ron Astor explique que « les écoles peuvent favoriser des activités telles que le tutorat par les pairs, les clubs, le service communautaire, les campagnes de santé dirigées par des pairs, des compétitions sportives… » Bref, tout ce qui améliore la vie sociale et affective globale d’une école : « Une école centrée sur l’apprentissage social et émotionnel encourage l’élève à obtenir A + à ses résultats, mais aussi un A + d’ami et de citoyen« .

L’apprentissage socio-émotionnel doit être une politique d’établissement et ne pas être cantonné à l’éducation civique, où l’exposé se fait de manière théorique. Tous les éducateurs doivent pouvoir se sentir soutenus et encourager pour le promouvoir : « l’apprentissage social et émotionnel peut être intégré dans les matières scolaires telles que des cours de littérature ! Beaucoup de romans parlent d’amour, de haine, de trahison, de désespoir … Utilisons-les pour aborder avec les élèves leur ressenti face à ces questions (…). On peut apprendre beaucoup sur la situation sociale et affective actuelle des élèves à travers l’étude des classiques ».

Voici de nouveau le lien vers l’interview originale, dans laquelle vous en trouverez d’autres pour des sites consacrés exclusivement à ce sujet :

http://life.lfny.org/2013/05/10/a-conversation-about-social-emotional-learning/

Enjoy your reading !

Nathalie Anton