Opter pour la coopération scolaire, pas pour la compétition

une-idee-folle-ecole-documentaire-bande-annonce-1Une idée folle : passionnant documentaire de Judith Grumbach sur l’école et les orientations pédagogiques permettant de former de futurs citoyens dans un monde en mutation notamment écologique et technologique. Au moment où les notes commencent à s’accumuler sur le bulletin du premier trimestre de vos enfants, voici extrait de ce documentaire le regard que porte le biologiste et fondateur du Centre de Recherche Interdisciplinaire François Taddéi, sur notre système scolaire encore trop élitiste :

« Le problème d’un système éducatif basé sur la compétition, c’est que par définition, il n’y aura qu’un seul premier de classe par classe. Et si en plus l’on crée des classes dans lesquelles on met tous les premiers de classe, alors il y aura très peu d’enfants qui auront été premiers de classe toute leur vie. Et si quand on n’est pas premier de classe on croit qu’on est un moins que rien, cela veut dire qu’on crée une société dans laquelle la plupart des gens sont convaincus qu’ils ont très peu de valeur, et ça c’est juste catastrophique.

Par contre, si on apprend à coopérer, et si on apprend à se rendre compte qu’au-delà des capacités individuelles de chacun, le collectif est capable de faire des choses qu’aucun d’entre nous se saurait faire seul, alors on développe complètement une autre perspective, et que ce soit dans le monde de l’entreprise, le monde associatif ou même dans la famille : à tous ces échelons-là, on a évidemment besoin de coopérer pour arriver à faire mieux ensemble qu’on ne saurait faire seul. »

Une idée… bien plus sage que folle !

Nathalie Anton

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Interview d’Alain Boissinot sur l’élitisme scolaire

Afin de poursuivre la réflexion sur l’excellence scolaire amorcée dans le billet précédent, je reproduis aujourd’hui quelques extraits de l’interview donnée au Nouvel Observateur le 10 mai dernier par le président du Conseil supérieur des Programmes, Alain Boissinot. Cet ancien Recteur de l’académie de Versailles explique aux journalistes Morgane Bertrand, Caroline Brizard et Arnaud Gonzague comment l’élitisme scolaire constitue une pédagogie de l’échec.

Vous dites que le système scolaire français n’aime pas la réussite. Vous y allez fort

A.B. – Plutôt que d’encourager les bonnes performances, l’école française sanctionne trop souvent l’échec, comme si cette sévérité était un gage de sérieux. Environ 15% des candidats sont recalés chaque année au bac, et on entend dire qu’à ce compte, le bac est « donné ». Comme si amener tout le monde à la réussite n’était pas normal. Mais imaginez une chaîne de montage qui enverrait 15% de sa production à la casse ! On dirait, à juste titre, qu’elle n’est pas performante. Que Polytechnique ou l’ENA recalent 98% des candidats, soit! Mais le lycée est une formation de masse, à qui on ne peut plus imposer la logique du concours. (…)

On aime donc l’échec en France ?

– Je ne dirais pas cela, mais l’échec fait partie de notre culture. Nous gardons tous en mémoire le souvenir d’avoir raté quelque chose au cours de nos études : le brevet, le bac, l’agrégation, tel concours, telle grande école, ou même un simple devoir. Voilà ce qu’on retient ! L’échec est le fondement d’une névrose nationale. On peut même intégrer une bonne école d’ingénieurs avec le sentiment d’avoir échoué à rentrer dans une plus prestigieuse. Tout cela date d’une époque où le lycée sélectionnait les meilleurs élèves, en réalité les quelques pour cent d’enfants les plus favorisés du pays. Bien des gens continuent d’adhérer à ce modèle révolu. Nous sommes enfermés dans le pessimisme et la culture du passé, et nous n’arrivons pas à penser les nouvelles logiques du monde de demain.

Mais l’exigence marche de pair avec la sanction, non ?

– Pas du tout. Quand, en 2004, j’ai pris la responsabilité de l’académie de Versailles, la plus grosse académie de France qui comprend une proportion élevée de familles très favorisées, je m’attendais à ce que les élèves aient de bons résultats scolaires. Or, le taux de réussite au bac y était inférieur à la moyenne française. A côté de cela, le taux de redoublement y atteignait des sommets. Que se passait-il ? En croyant se montrer exigeants, les enseignants décourageaient leurs élèves plutôt que de les élever. Je ne parle pas des plus brillants, mais des élèves moyens, c’est-à-dire la grande majorité des classes, qu’on n’osait pas tirer vers le haut.

Vous avez fait un autre pari ?

– Oui, nous avons travaillé à laisser passer les élèves dans les filières qu’ils souhaitaient plutôt qu’à les sanctionner. On m’a prévenu : « Ils vont se planter au bac. » C’est l’inverse qui s’est produit. Le taux de réussite scolaire dans l’académie est remonté, rejoignant la moyenne nationale. L’explication est claire : le pari de la confiance crée un cercle vertueux. L’ancien ministre de l’Education parlait d' »école de la bienveillance ». L’apprentissage n’est pas un escalier dont on grimpe les marches une à une. Il procède souvent par bonds. Nous connaissons tous des enfants qui, après avoir longtemps végété, connaissent soudain un déblocage fulgurant. Il faut tout faire pour encourager ce déblocage plutôt que de se focaliser sur les insuffisances de départ. S’il est une « exigence » enseignante à saluer, c’est bien celle de faire réussir tous les élèves.

Retrouvez ici l’intégralité de l’interview !

N. Anton

L’école de l’excellence…

La lecture d’un dossier consacré aux risques psycho-sociaux en entreprise, publié dans Le Journal des Psychologues de février 2014, m’a fait penser, à bien des égards, aux transformations observées dans la gestion des établissements scolaires. Je citerai un extrait d’un article de Pascale Desrumaux, professeur de psychologie du travail et des organisations à l’université de Lille 3, faisant écho à la notion d' »excellence » dont certaines écoles et filières font encore la promotion au détriment des compétences à acquérir :

« Aux notions de qualification, de compétence, se sont substituées celles de performance et d’excellence. Ce glissement des termes à l’ère des nouvelles technologies indique clairement que l’individu au travail n’est plus identifié de manière humaine, mais bien dans une terminologie qui soutient deux idées fortes instrumentalisant les personnes au travail :

La première est que l’homme est une machine à performer et qu’il est récompensé pour cela.

La deuxième idée et que l’homme est une machine qui n’a pas le droit à l’erreur et doit exceller. (…)

Etre excellent vis-à-vis des autres creuse un précipice entre les autres, dont on s’est différencié, et isole progressivement et dangereusement de la communauté des individus. Ces objectifs cultivent « la lutte des places », discriminent, et mettent en opposition les individus. »

L’excellence, idéal impossible à atteindre et donc facteur d’insatisfaction, de frustration, de culpabilité permanentes, génère ainsi de nombreux cas de découragement et d’épuisement. Or s’il s’avère difficile pour des adultes de gérer cette pression physique et psychologique, on imagine sans peine la difficulté qu’elle représente pour les enfants et les adolescents soumis à l’exigence scolaire…

Nathalie Anton