Deuil et traumatisme dans l’enfance et à l’adolescence

A quelques jours de la Toussaint, le film Monsieur Lazhar sorti le 5 septembre dernier nous donne l’occasion d’aborder la question douloureuse de la gestion du deuil et du traumatisme à l’école, au moment de l’enfance et de l’adolescence.

Je vous livre ci-dessous les deux entretiens que j’ai menés auprès de Carole Damiani, docteur en psychologie et coordinatrice des psychologues de l’association Paris Aide aux Victimes, et du psychiatre Patrice Huerre, spécialiste des enfants et des adolescents :

Comment gérer au mieux un événement traumatique en établissement scolaire ? 

Carole Damiani, auteur de l’ouvrage Les Mots du trauma, Damiani C. et Lebigot F., éditions Philippe Duval, Savigny sur Orge, 2011.

Comment définir le traumatisme ?

Le traumatisme résulte d’une exposition directe à la mort, qui déborde les capacités d’élaboration de celui qui en a été témoin, soit parce qu’il a lui-même éprouvé un sentiment de mort imminente, soit parce que les circonstances du décès ont été particulièrement violentes (suicide ou attentat, par exemple). Mais un décès auquel on assiste n’est pas toujours facteur de traumatisme : la mort naturelle de grands parents devenus vieux déclenche un « simple » deuil.

Face à un événement aussi traumatisant que le suicide d’une enseignante dans sa classe, quelles mesures doivent être mises en place par l’établissement ?

Dans tous les cas, il faut prendre le temps d’analyser la situation, car l’urgence peut se révéler très mauvaise conseillère.

Une communication juste et adéquate diffusée à l’ensemble de la communauté scolaire permet tout d’abord d’objectiver les faits et d’éviter la propagation de rumeurs. Inutile cependant de céder à la tyrannie du «tout dire» en entrant dans des détails sordides : des mots adaptés tels que «elle a choisi d’arrêter de vivre» suffisent.

Ensuite, si une attention particulière doit être accordée aux témoins directs de l’événement, il faut permettre à tout le monde d’exprimer ce qu’il ressent. C’est pourquoi la constitution de groupes de parole encadrés par des adultes s’avère indispensable.

Parler du suicide aux élèves ne risque-t-il pas de donner à certains l’idée de se suicider ?

Certainement pas ! Cettecrainte de la contagion, selon laquelle un suicide en entraînerait un autre n’est pas du tout fondée. Un suicide est en effet toujours multi-factoriel, et répond à des motivations très complexes : on ne se suicide pas comme ça ! Parler de la mort permet au contraire d’éviter que ne s’installent des angoisses et des sentiments de culpabilité. A cet égard, il est préférable d’explorer ce qui motive chez le jeune ce ressenti («Pourquoi te sens-tu responsable de la mort de ton enseignante ?»), plutôt que de le balayer d’un revers de main («Mais non, tu n’es absolument pas responsable de ce qui est arrivé !»), au risque de ne pas réussir à aider le jeune à surmonter sa culpabilité.

L’expression «faire son deuil» montre bien qu’il s’agit d’un cheminement long et personnel. Comment l’établissement peut-il accompagner dans le temps ces réactions éminemment individuelles ?

Dans un premier temps, l’échange en groupe permet d’extérioriser à travers les mots ou à travers les larmes, les différentes émotions ressenties. C’est le temps du rituel, de la célébration collective. Mais pour éviter que le groupe ne se structure autour de ce traumatisme, il faut que les espaces de parole proposés deviennent ensuite individuels. A cet effet, il convient de mettre en place des permanences pour accueillir les élèves et les adultes qui souhaiteraient personnellement évoquer leurs sentiments ou déposer un trop-plein émotionnel.

Comment les adultes éprouvés par l’événement traumatique peuvent-ils prendre en charge la souffrance des élèves ?

Les personnels qui ressentent une trop grande pression émotionnelle peuvent difficilement apporter aux élèves l’écoute et le réconfort dont ils ont besoin.  S’il est important que l’adulte verbalise auprès d’eux les sentiments qu’il éprouve, le fait de «craquer» devant eux accentue cependant leur désarroi et leur inquiétude. Le fait de faire appel à des personnes moins affectées ou à des professionnels compétents, est alors fortement recommandé.

Quelle place doit-on accorder aux parents d’élèves dans une telle situation ?

Un dispositif d’information et d’écoute peut être mis en place pour les parents d’élèves, car un enfant va mieux quand ses parents vont bien. Il s’agit de les guider face aux questions qu’ils se posent, telles que : «Ma fille n’arrive plus à s’endormir seule, que dois-je faire ?», ou encore : «Je n’ose plus laisser mon fils aller seul à l’école sans être très angoissé(e), est-ce normal ?». Les échanges entre les parents et les personnels de l’établissement doivent en outre permettre un meilleur encadrement et un meilleur suivi des enfants et des adolescents fragilisés par l’événement traumatique.

Parler de la mort avec des enfants. 

Patrice Huerre, auteur de Place au jeu ! Jouer pour apprendre à vivre, Nathan, 2007.

Pourquoi les adultes ont-ils peur d’aborder la question de la mort avec des enfants ?

Les enfants posent souvent des questions directes qui renvoient les adultes à leurs propres interrogations, à leurs propres émotions et à leurs propres difficultés.

Pour éviter de se retrouver dans l’embarras, certains préfèrent ne pas aborder le sujet, soit-disant pour protéger l’enfant, mais en fait pour ne pas s’exposer.

Comment ce sujet peut-il être abordé après un décès ?

«Tout dire» et «ne rien dire» sont deux écueils à éviter. L’important pour l’enfant est moins d’obtenir des informations sur les circonstances et les conséquences de la mort, que de pouvoir exprimer ses émotions. Qu’est-ce que cela fait quand quelqu’un que l’on voyait tous les jours et que l’on aimait disparaît ? Pour que l’enfant s’autorise à verbaliser ses émotions, les adultes qui l’entourent doivent eux-mêmes être en mesure d’exprimer les leurs : un suicide peut par exemple susciter plus de colère que de peine, et l’enfant ne doit pas culpabiliser d’éprouver ce sentiment. Sachant que certains ont besoin de parler, d’autres besoin de pleurer, d’autres encore besoin de temps pour pouvoir évoquer ce sujet, la porte du dialogue doit toujours rester ouverte pour que chaque enfant puisse trouver auprès de son entourage, et pas seulement auprès de professionnels, le réconfort et les réponses adaptés.

Le deuil peut-il bloquer les apprentissages chez l’enfant ?

Tout ce qui chez l’enfant reste une énigme, tout ce qui reste entouré de silence, peut devenir source d’inquiétude. Les préoccupations concernant la mort occupent l’esprit de l’enfant qui cherche à gérer ses émotions et à comprendre ce qui se passe. Cette énergie mobilisée risque ainsi de bloquer ses apprentissages.

Nathalie Anton

L’école de « Monsieur Lazhar »

Je vous propose d’aborder cette nouvelle rentrée scolaire à travers le film québécois « Monsieur Lazhar« ,  sorti en France le mercredi 5 septembre et présenté aux Oscars derniers dans la catégorie « Meilleur film étranger ». Vous retrouverez l’ensemble du dossier pédagogique du film auquel j’ai collaboré en cliquant sur le lien précédant, et dont je vous livre ici quelques extraits :

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