Il est temps de prendre en compte les émotions des élèves !

Il y a quelques années, à l’occasion de la rédaction de mon premier essai intitulé L’Art d’enseigner publié par LeWebPédagogique, j’avais demandé à des enseignants du second degré quelle était leur vision du “bon” élève. Voici ce que certains collègues avaient alors répondu :  

« Un bon élève ? C’est un élève disponible qui a le goût d’apprendre (concentré, curieux, enthousiaste) et qui a le sens de l’effort.« 

« Un bon élève fait le travail demandé par les professeurs (il ne se décourage pas tout de suite, essaie, se pose des questions qui l’amènent à réussir au moins une partie de l’exercice…) et se comporte en classe comme il se doit : il ne se met pas en danger, ne met pas en danger ses camarades ni les adultes, il ne gêne pas le déroulement du cours, y participe activement et pertinemment dans le respect des règles de prise de parole et de vie de classe. » 

D’autres témoignages s’agrégeaient à ceux qui précèdent pour construire l’image d’un élève centré sur sa tâche, indifférent au regard des autres, insensible à toute pression, déjà maître de lui voire autonome. Le “bon” élève apparaissait ainsi comme un esprit pur, toujours disposé à appliquer les consignes, et totalement dénué d’émotions. 

Presque dix ans après ce livre, cette vision de l’élève modèle a-t-elle beaucoup changé, et les émotions susceptibles de perturber son impassibilité sont-elles mieux acceptées dans les classes ? 

Difficilement à vrai dire, car, oserons-nous l’avouer, notre préférence va encore plus ou moins consciemment aux élèves mutiques, statiques et concentrés qui ne parlent et ne bougent que sur commande, et dont la pensée ne dévie pas d’un iota du cours que nous sommes en train de faire. En effet, qui dit émotion dit… motion, c’est-à-dire mouvement ! Mouvement explosif, lié par exemple à la joie, la surprise ou la colère, ou mouvement de retrait, suscité notamment par la tristesse ou la peur. Et comme ces mouvements créent une forme de distraction individuelle ou collective, ils nous semblent bien peu compatibles avec les apprentissages. Aussi sommes-nous nombreux à espérer que les élèves abandonnent leurs émotions – pour ne pas dire leur corps !- au seuil de notre porte… 

Pourtant, les enfants et les adolescents ne peuvent pas être imperméables aux émotions qui les traversent pendant nos heures de cours : ce sont des individus dotés de sensibilité, en pleine croissance et confrontés à des choix et à des remaniements personnels et relationnels. Peut-on exiger d’eux qu’ils ne soient amoureux que lors des interclasses ? Peut-on leur demander de n’être tristes que pendant les récréations ? Et quand bien même parviendraient-ils à tenir à l’écart de l’établissement des émotions qui lui sont extérieures, l’école ne constitue-t-elle pas elle-même pas un puissant creuset émotionnel ? La pression exercée par les pairs, les parents et les enseignants sur les plans physique, affectif et scolaire est en effet incessante !

On le voit, qu’elles soient en lien ou non avec l’école, les émotions infiltrent inévitablement les compétences cognitives de nos élèves, et influencent aussi bien leurs capacités d’attention et de mémorisation, que leur aptitude à résoudre des problèmes ou à prendre des décisions : tel enfant ayant peur d’échouer aura plus de mal à se concentrer ; tel autre incapable de différer une gratification immédiate peinera à s’investir dans une activité de longue durée ;  tel autre ayant de mauvaises relations avec ses camarades collaborera de manière moins constructive dans des travaux de groupe… Mais si les exemples précédemment cités présentent les émotions de manière négative, n’oublions pas non plus que la bonne humeur et la curiosité motivent l’apprentissage, que l’empathie favorise l’entraide, ou que le sentiment de sécurité nourrit la confiance en l’autre et l’estime de soi ! 

Ainsi, plutôt que de vouloir étouffer les émotions au risque de mutiler les personnalités et les sensibilités des jeunes dont nous avons la charge, essayons au contraire de développer celles qui favorisent le plaisir d’apprendre et l’épanouissement, tout en prévenant celles qui s’y opposent. En les ignorant, nous nous privons de ressources précieuses pour dynamiser nos cours et motiver les jeunes, et attendons trop souvent qu’elles se manifestent bruyamment pour les prendre en compte : larmes, cris, insultes, coups, paralysie face à un contrôle… Comme le développe mon ouvrage consacré au développement des compétences socio-émotionnelles en milieu scolaire, Le Potentiel caché de votre ado, nous réagissons encore dans l’urgence alors que tant de situations pourraient être évitées de manière préventive  !

D’ailleurs, le socle commun de compétences du socle commun de connaissances, de compétences et de culture fixe bien comme objectifs d’aboutir à ce que “l’élève exprime ses sentiments et ses émotions en utilisant un vocabulaire précis”, ou encore “travaille en équipe, partage des tâches, s’engage dans un dialogue constructif, accepte la contradiction tout en défendant son point de vue”, ou bien “apprenne à résoudre les conflits sans agressivité, à éviter le recours à la violence grâce à sa maîtrise de moyens d’expression, de communication et d’argumentation”. Mais quand donne-t-on aux enfants des techniques pour surmonter leur peur ou leur colère ?  A quel moment la résolution de conflit s’anticipe-t-elle plutôt que d’être traitée a posteriori ? Sur quel temps aborde-t-on les questions de mal-être si prégnantes depuis la propagation du Covid 19 ? Et quel enseignant se charge de traiter ces sujets ? 

N’oublions pas que les professeurs sont avant tout formés dans leur champ disciplinaire, et que les savoirs et savoir-faire qu’ils transmettent aux élèves correspondent prioritairement à leur matière. De plus, les emplois du temps sont déjà très chargés et les programmes laissent peu de place aux discussions portant sur d’autres sujets que le cours ou la méthodologie propre à l’épreuve finale… 

L’approche des émotions à l’école n’en est donc malheureusement qu’à l’état d’ébauche, alors qu’elle mériterait d’être réfléchie, systématisée et coordonnée, tant son bénéfice auprès des jeunes fait consensus : Un nombre conséquent de recherches rigoureuses montre que les cours sont plus efficaces et que les élèves apprennent davantage quand les enfants et les adolescents acquièrent les capacités de gérer leurs émotions, de se concentrer, d’établir des relations constructives avec leurs pairs et les adultes, de persister malgré les difficultés rencontrées, de résoudre les problèmes. (1)

Espérons que le contexte scolaire et social complexe auquel sont confrontés les élèves depuis un an conduise l’institution scolaire à s’emparer de cette question : la gestion des émotions et les conditions du bien-être des jeunes ne peuvent pas relever de la seule responsabilité des parents, ni être reléguées exclusivement dans le bureau des CPE ou dans le cabinet du psychologue. C’est toute la communauté scolaire qui doit être impliquée, car chaque élève est un individu à part entière !

Nathalie Anton

(1) The Evidence Base for How We Learn, The Aspen Institute, 2017.

Apprendre à ses ados à se concentrer

Capture d’e?cran 2019-08-24 a? 19.32.09

Tel était le titre de l’émission Grand bien vous fasse ! programmée sur France Inter, le 22 août dernier, dans laquelle la chercheuse en sciences cognitives Elena Pasquinelli et le psychologue clinicien Didier Pleux ont apporté leur éclairage sur la concentration qui fait parfois tellement défaut à nos élèves… Que nous ont-ils appris, qui pourrait être utile en cette période de deuxième trimestre ?

Tout d’abord, que cette incapacité à exclure ce qui est parasite touche aussi les adultes. Notre attention fluctue, et nous sommes tous soumis à de nombreux distracteurs, auxquels il est difficile de résister. Ce sont par exemple les émotions et les pensées qui nous habitent, ou encore les personnes, les objets, les images et les bruits qui nous entourent. Il est important que chaque élève essaie d’identifier ce qui détourne sa propre attention, ainsi que les situations particulières au cours desquelles cela se produit le plus. Reconnaître que l’on est distrait est en effet le premier pas pour lutter contre cette distraction.

Ensuite, qu’il est vain de dire à un adolescent : « Concentre-toi ! » si on ne lui a pas donné des moyens de résister à ces distracteurs :

  • A la maison, on pense au fait de s’isoler, limiter les objets et autres sources de distractions visuelles et sonores dans l’espace de travail, éteindre le téléphone, se fixer un objectif à tenir dans un temps limité (par exemple : une demi-heure – minuteur à l’appui, avant une petite pause), varier les activités, éviter les tâches ennuyeuses comme relire et relire une leçon, et préférer le fait de se tester pour vérifier qu’on la connaisse…
  • En classe, on pense au fait d’être assis à une place adéquate (devant le bureau du professeur / loin de son meilleur ami ou de la fenêtre…), prendre des notes, poser des questions sur le cours, mettre un post-it dans sa trousse avec écrit : « reconcentre-toi ! »…

Enfin, que la concentration nécessite d’être capable de résister à la facilité, à l’immédiateté, et donc, au sentiment de frustration. Comme le dit Didier Pleux, « c’est accepter  qu’il y ait du court terme déplaisant pour du moyen et long terme plus facile. » 

Certes, certaines activités ne posent aucun problème de concentration pour les jeunes qui s’y adonnent (les jeux vidéo par exemple). Elles sont en effet vécues comme ludiques et n’impliquant pas d’efforts. Mais tout n’est pas aussi stimulant dans la vie… et les termes « apprendre » et « plaisir » ne vont pas toujours de pair ! Les adultes doivent donc encourager et valoriser les efforts fournis par l’enfant dès le plus jeune âge : l’impliquer dans les obligations familiales, ne pas lui permettre de zapper dès que quelque chose l’ennuie, par exemple, ou alors le féliciter d’une tâche accomplie en lui disant : « Tu as eu raison de travailler / de t’investir autant ! » plutôt que : « Qu’est-ce que tu es fort / intelligent / brillant ! ». Car c’est la lenteur et la persévérance qui font progresser, le fait de prendre les choses une à une…

« Si on n’inclut pas du déplaisant et du difficile dans la vie d’un enfant et surtout d’un ado, il va déséquilibrer ses forces : il va devenir fragile et vulnérable devant tout ce qui est difficile. Dans le plaisir, on est bon ; dans la non frustration, on est motivé ! Mais les ados n’ont pas envie d’apprendre des choses difficiles, c’est là qu’il faut les aider.« , poursuit le psychologue.

Vous l’aurez compris au terme de cet article : la concentration n’est pas donnée : c’est un comportement exigeant qui se développe en se travaillant de manière consciente et stratégique… Penser que les élèves puissent seuls subitement l’acquérir est une séduisante, mais vaine illusion !

Nathalie Anton

Image : L’Enfant au toton, Jean Siméon Chardin (1738), Musée du Louvre.

Les quatre piliers de l’apprentissage, selon Stanislas Dehaene

“Neurosciences et Education”, épisode 3. Revenons sur les 4 piliers de l’apprentissage identifiés par le neuroscientifique Stanislas Dehaene, dans ses cours dispensés en 2014-2015 au Collège de France…

1/ L’attention

Stanislas Dehaene l’affirme sans détours : « le plus grand talent d’un enseignant consiste à canaliser et captiver, à chaque instant, l’attention de l’enfant, afin de l’orienter vers le niveau approprié, mais aussi lui apprendre à faire attention. »

L’éducateur aide l’enfant à développer son attention en lui indiquant notamment quand être attentif (par un ton, un regard, une gestuelle adaptée…) et à quoi être attentif (en hiérarchisant les informations, en surlignant les éléments importants, en répétant les concepts clés…).

La double-tâche (écouter et prendre des notes par exemple) est ainsi peu recommandée avec les plus jeunes enfants ou les élèves en difficulté . De même, pour favoriser l’attention, Stanislas Dehaene recommande que l’environnement de travail offre peu de distractions (le lieu peut être “attrayant”, dit-il, mais pas “distrayant”, et l’on peut ici penser à la place des écrans ou de la musique tant prisés par les adolescents…)

Pour favoriser l’attention, donc acquérir la « capacité d’inhiber ses comportements indésirables et de rester concentré en présence d’une distraction », le neuroscientifique évoque quelques moyens permettant d’augmenter le contrôle de soi :

  • La pratique d’un instrument de musique
  • La pratiquer la méditation (capacité de focaliser sur certaines de ses pensées et d’en écarter d’autres)
  • L’entraînement moteur (type écoles Montessori)

2/ L’engagement actif (la curiosité)

Mieux vaut susciter l’engagement actif de l’enfant que lui proposer un enseignement magistral face auquel il sera passif. Ce sont en effet les pédagogies actives qui se révèlent les plus efficaces, et l’enseignement magistral peut bloquer la curiosité de l’enfant qui se limitera à ce qui est enseigné sans chercher à explorer davantage.

« La rétention en mémoire est meilleure lorsque la curiosité est élevée ! », nous dit le neurologue.

Or la curiosité est maximale lorsque la réponse peut être devinée ou repose sur des éléments déjà connus (l’enfant va décrocher si on lui propose des situations d’apprentissage soit trop faciles ou trop difficiles). C’est pourquoi il est recommandé de faire des petits tests pour retenir les leçons, plutôt que de les lire et relire passivement : en formulant des prédictions, l’élève fixe les réponses données plus solidement dans sa mémoire.

Stanislas Dehaene, ajoute enfin que la recherche de compréhension maximise l’apprentissage : on retient mieux si l’on réfléchit sur le sens de ce que l’on apprend.

3/ Le retour d’information (signaux d’erreur, récompense et motivation)

L’apprentissage est également optimisé par le retour immédiat qu’on fait à l’élève sur ses erreurs. Il faut éviter le plus possible de différer les réponses justes, et rebondir sur la curiosité suscitée dans la phase d’exploration, de tâtonnement, de recherche d’hypothèses.

Cependant, sachant que le stress, la peur et le sentiment d’impuissance bloquent les apprentissages, « il faudrait que l’école puisse accepter que c’est normal pour des enfants de se tromper à condition qu’on puisse se corriger sans pour autant être sanctionné. »

Permettre à l’enfant de se tromper sans crainte, lui reconnaître le droit à l’erreur est donc essentiel. On peut ainsi promouvoir l’auto-évaluation, ou encore redonner les mêmes tests après correction pour mesurer les progrès faits après correction. Pour éviter que les notes données soient vécues comme une sanction, Stanislas Dehaene explique en effet que

« Certaines notes ont un caractère profondément injuste lorsqu’elles sanctionnent des exercices dont le niveau ne cesse d’augmenter semaine après semaine à mesure que le cours progresse”, comme si à chaque entraînement d’athlétisme, on augmentait la hauteur des haies !

4/ La consolidation des apprentissages : l’importance du sommeil  

L’hippocampe qui est associée à la mémoire et à la consolidation des apprentissages est activée de façon très forte pendant le sommeil.

Deux hypothèses sur le rôle encore en partie méconnu du sommeil :

–       Les souvenirs épisodiques seraient transformés en règles, en invariants.

–       une sorte de nettoyage cérébral s’opérerait, restaurant la capacité d’apprendre le lendemain.

Stanislas Dehaene insiste ainsi sur le fait qu’il faille laisser les enfants dormir car cela indique qu’ils ont des apprentissages à consolider.

Le thème du sommeil n’est-il pas tout à fait adapté pour vous laisser méditer sur ces quatre piliers pendant les quinze prochains jours ? N’hésitez pas dans l’intervalle à relire un article déjà publié sur ce thème :

Le sommeil, facteur clé de l’apprentissage

Nathalie Anton