1:54 de Yan England : le cinéma témoigne du harcèlement

Projeté en avant première le 30 mars dernier à l’ONU, dans le cadre du festival Focus on French Cinema, le film 1:54 du Québécois Yan England a donné lieu à un panel sur la question du harcèlement en milieu scolaire auquel j’ai été invitée à participer. En effet, ce film extrêmement poignant qui relate le calvaire de deux lycéens harcelés en raison de leur homosexualité est très révélateur de ce qui caractérise les situations de harcèlement. Il illustre tout d’abord de manière implacable les trois traits qui le définissent : Lire la suite

Les effets de groupe

A la lecture d’un dossier consacré aux foules paru en juin dernier dans Le Journal des Psychologues, je n’ai pas pu m’empêcher d’établir en cette période de rentrée scolaire un parallèle entre les propos tenus par la Directrice de recherche au CNRS Claudine Haroche, et les inquiétudes des enseignants concernant le groupe classe à gérer :

«Le fait d’être ensemble lève les inhibitions, induisant une perte du contrôle, de la retenue, un effacement des limites de soi et, dans le même temps, contribue à un agrandissement de soi, encourage à certaines manifestations de joie qui peuvent parfaitement devenir violentes (on ne fait pas de manifestation seul, il n’y a pas d’émeute d’individus isolés : pour qu’il y ait émeute il faut qu’il y ait meute comme le disait si bien Elias Canetti dans Masse et Puissance).»

Les enseignants, et tout particulièrement les néo-titulaires, ont parfois la crainte d’être les victimes de soulèvements contestataires plus ou moins violents menés par l’ensemble de leur classe.

Rappelons cependant que les phénomènes décrits par Claudine Haroche s’opèrent plutôt à l’échelle des foules, non au sein de petits groupes où il est difficile de se fondre dans une masse qui n’existe pas. Par ailleurs, un enseignant ne s’adresse pas à un groupe, mais aux individus qui le composent. Il connaît très vite leur nom, leur famille, leur parcours, leurs forces et leurs difficultés… Et cette attention particulière, surtout lorsqu’elle est bienveillante, déconstruit de facto les comportements grégaires. Enfin, le règlement intérieur est porté par l’ensemble de l’établissement et des éducateurs : le cadre auquel les élèves se conforment excède donc celui de la salle de classe, de même que les conséquences des conduites éventuellement inappropriées.

Si l’enseignant s’avère donc globalement protégé par sa fonction et sa qualité d’adulte, il doit toutefois se montrer attentif aux conséquences négatives induites par le groupe au sein même des élèves, notamment à l’adolescence où un fort besoin d’appartenance peut s’exercer :

«Ce besoin se caractérise par des manières d’être, de se comporter communes, qui révèlent une tendance à l’homogène, parfois au conformisme, d’où le possible rejet de ce qui est différent».

La pression de conformité entraîne en effet des mises à l’écart, des moqueries, des violences verbales, physiques, psychologiques qui peuvent aller jusqu’au harcèlement. Or c’est avant tout à ces victimes potentielles de l’effet de groupe, souvent silencieuses, que l’enseignant doit penser lorsqu’il se trouve en charge d’un groupe classe, en veillant au respect de la diversité.

Nathalie Anton

Les ravages du harcèlement scolaire

Je viens de découvrir ce fait divers posté sur Facebook par une amie aujourd’hui et dont je donne le lien à la fin de cet article. Difficile de me tenir au courant de tout ce qui se passe en France depuis New York, et il se peut que beaucoup d’entre vous connaissent déjà l’histoire dramatique de cette collégienne de 13 ans qui s’est pendue après avoir été harcelée pendant des mois à l’insu, en partie, de ses parents et des membres de son établissement. C’est précisément ce « en partie » qui pose problème. Je me souviens des réactions de personnes qui avaient vu le film « Despues de Lucia » sorti l’an dernier pour lequel j’avais rédigé le livret pédagogique : cela leur paraissait « caricatural » et « impossible » qu’une adolescente scolarisée puisse devenir le souffre-douleur de tout un groupe de jeunes pendant si longtemps, sans qu’aucun adulte ne se doute de rien ni qu’aucun autre jeune ne dénonce de tels agissements. 

Or, je rappellerai d’abord que le harcèlement génère toujours des « by-standers » comme on les appelle aux Etats-Unis, soient des témoins passifs des pressions répétées exercées par le groupe sur leur victime. Lutter contre le harcèlement suppose de les inclure et de les responsabiliser dans les actions de prévention menées, car ce ne sont pas les victimes, trop fragilisées par les attaques, ni les auteurs, souvent galvanisés par l’effet de groupe, qui peuvent casser le cercle vicieux établi.

J’ajouterai ensuite que les adultes doivent comprendre que les jeunes ne « jouent » pas à se faire du mal, que ce n’est pas ainsi que « jeunesse se passe », et que l’école n’est pas « l’école de la vie » où l’enfant doit apprendre à régler seul ses problèmes… Il est de la responsabilité des éducateurs de savoir que :

– L’adolescence est une phase fragile en matière de gestion des émotions et des relations, quelles que soient les attitudes d’assurance et de dénégation adoptées par les jeunes ;

– Le harcèlement se fait souvent à bas bruit, renforcé à l’heure actuelle par le cyber-harcèlement (Internet, téléphone portable, réseaux sociaux…), et « l’incident » qui leur vient aux oreilles est souvent la partie émergée de l’iceberg : la vigilance doit s’exercer dans la durée, et on ne peut plus penser aujourd’hui qu’un problème est réglé une fois pour toute parce qu’on a tapé du poing sur la table.

Il est de notre responsabilité de veiller à toujours communiquer les faits dont on a connaissance, de mobiliser les personnels concernés – Direction, vie scolaire, infirmière scolaire, professeur principal, équipe pédagogique…- de manière à :

– avoir un autre point de vue que le sien propre, car on peut avoir tendance à minimiser des faits, ou à n’en connaître qu’une partie,

– ne pas laisser une victime isolée et multiplier ses interlocuteurs possibles,

– ne pas laisser aux auteurs la possibilité et l’illusion d’agir en toute impunité.

Un article supplémentaire publié sur ce blog pour en savoir plus :

Intimidation et harcèlement scolaire

Et l’article du Nouvel Observateur relatant les faits…

Je souhaite bonne chance à Eric Debarbieux et ses confrères dans le combat qu’ils mènent depuis des années contre cette triste réalité scolaire…

Nathalie Anton