Déconstruction d’un neuro-mythe !

Voici aujourd’hui, pour donner à réfléchir, une citation du neuroscientifique Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France. Interviewé le 25 janvier 2020 sur France Inter, dans l’émission d’Ali Badou Le Grand Face à face, il déconstruit, ce qu’il appelle, un neuro-mythe éducatif :

« Un des grands enseignements des sciences cognitives, c’est qu’en première approximation, tous les êtres humains ont un cerveau comparable. C’est plutôt rassurant, mais cela va contre une idée fondamentale que l’on trouve chez beaucoup d’enseignants et beaucoup de parents, qui est que chaque enfant est différent et l’on a besoin d’adapter profondément l’enseignement à chacun. C’est une idée fausse. C’est un neuro-mythe. L’idée qu’il y a des modalités, que tel enfant est visuel, tel autre est auditif, tel autre est tactile… C’est faux ! Et l’on bénéficie tous d’avoir l’information sous une forme multimodale, on apprend tous mieux quand on a l’information à la fois auditive, visuelle et pratique. (…) Evidemment, il y a des différences dans la vitesse d’apprentissage, et il peut y avoir des handicaps qu’il ne faut pas nier, mais on bénéficie tous de pédagogies qui sont supérieures à d’autres. (…) « 

Nathalie Anton

Sens et collaboration conduisent à l’envie d’apprendre

Je laisse la parole aujourd’hui à Philippe Meirieu, spécialiste des sciences de l’éducation, pour évoquer ce qui peut (re)booster chez l’enfant l’envie d’apprendre. Dans l’émission Etre et Savoir du 9 octobre dernier (1), il expliquait tout d’abord la différence entre « savoir » et « apprendre ». Selon lui, l’envie de savoir relève de l’immédiateté, alors que l’envie d’apprendre nécessite l’effort de comprendre, d’expérimenter, de déconstruire. Or, c’est cet effort qui est souvent décourageant pour les élèves, car il nécessite de surmonter un obstacle… Et dans une société où tout semble s’obtenir en un clic, il est difficile de différer la satisfaction immédiate qui anime l’envie de savoir.

La pédagogie de projet consiste précisément à stimuler l’envie d’apprendre. Elle fait travailler les élèves en groupes autour de problématiques concrètes qui nécessitent des recherches pour aboutir au bout d’un temps imparti à une présentation au groupe (élèves, professeurs, mais aussi parents). Selon les projets impulsés, cette présentation peut prendre différentes formes : exposé, maquette, journal, performance artistique... Par exemple, à l’occasion de l’étude de Robinson Crusoe, Deux Ans de vacances ou Vendredi ou la vie sauvage en classe de français, on peut poser aux élèves la question suivante : « Choisissez une région du globe. Imaginez que vous échouiez sur une île déserte, comment feriez-vous pour y survivre un an ? » Les recherches s’effectuent alors en lien avec les professeurs de géographie, de sciences et de technologie, car elles vont nécessiter l’acquisition de connaissances précises pour aboutir à des réponses concrètes. 

La pédagogie de projet apparaît tout à fait adaptée au développement de l’envie d’apprendre chez les jeunes. « Avec un enfant qui aime le modélisme, on va pouvoir travailler la géométrie, et au-delà on va pouvoir travailler la physique. (…) C’est ce travail d’accompagnement du désir immédiat vers l’exigence intellectuelle, vers le dépassement de soi qui fait grandir. », explique Philippe Meirieu.

Et le fait même de pouvoir collaborer entre élèves participe à cette saine émulation. Invité le 10 octobre à la conférence du festival Le Monde consacrée à l’envie d’apprendre (2), le pédagogue est à ce propos revenu sur l’importance de l’entraide entre élèves : « L’idéologie qui domine, c’est que quand deux élèves discutent ensemble, ils complotent contre le maître. Hé bien ce n’est pas le cas. L’entraide entre élèves bénéficie à tout le monde (…), à la fois à celui qui est aidé et à celui qui aide. Nous savons que celui qui est aidé va progresser parce qu’il va entendre des choses formulées différemment, et que celui qui aide va aller plus à fond dans ses savoirs, et qu’il va expliquer mieux. Et nous savons qu’ils vont découvrir le besoin que l’on a de l’autre pour progresser soi-même, besoin structurant de la sociabilité, de la solidarité. »

C’est pourquoi, d’après Philippe Meirieu, « C’est l’éducation nationale toute entière qui doit s’emparer de ce projet », en ne négligeant ni le sens donné aux apprentissages, souvent trop éloignés des centres d’intérêt des enfants, ni la formation continue des enseignants, pour repenser les approches pédagogiques, parfois encore trop technicistes, normatives et qui demandent à l’enfant de travailler seul alors que la collaboration stimule l’apprentissage

Nathalie Anton

(1) Louise Tourret, France Culture, 09/09/2018.

(2) Donner l’envie d’apprendre, un jeu d’enfant ?, Le Monde Festival, 10/10/2018.

Les quatre piliers de l’apprentissage, selon Stanislas Dehaene

“Neurosciences et Education”, épisode 3. Revenons sur les 4 piliers de l’apprentissage identifiés par le neuroscientifique Stanislas Dehaene, dans ses cours dispensés en 2014-2015 au Collège de France…

1/ L’attention

Stanislas Dehaene l’affirme sans détours : « le plus grand talent d’un enseignant consiste à canaliser et captiver, à chaque instant, l’attention de l’enfant, afin de l’orienter vers le niveau approprié, mais aussi lui apprendre à faire attention. »

L’éducateur aide l’enfant à développer son attention en lui indiquant notamment quand être attentif (par un ton, un regard, une gestuelle adaptée…) et à quoi être attentif (en hiérarchisant les informations, en surlignant les éléments importants, en répétant les concepts clés…).

La double-tâche (écouter et prendre des notes par exemple) est ainsi peu recommandée avec les plus jeunes enfants ou les élèves en difficulté . De même, pour favoriser l’attention, Stanislas Dehaene recommande que l’environnement de travail offre peu de distractions (le lieu peut être “attrayant”, dit-il, mais pas “distrayant”, et l’on peut ici penser à la place des écrans ou de la musique tant prisés par les adolescents…)

Pour favoriser l’attention, donc acquérir la « capacité d’inhiber ses comportements indésirables et de rester concentré en présence d’une distraction », le neuroscientifique évoque quelques moyens permettant d’augmenter le contrôle de soi :

  • La pratique d’un instrument de musique
  • La pratiquer la méditation (capacité de focaliser sur certaines de ses pensées et d’en écarter d’autres)
  • L’entraînement moteur (type écoles Montessori)

2/ L’engagement actif (la curiosité)

Mieux vaut susciter l’engagement actif de l’enfant que lui proposer un enseignement magistral face auquel il sera passif. Ce sont en effet les pédagogies actives qui se révèlent les plus efficaces, et l’enseignement magistral peut bloquer la curiosité de l’enfant qui se limitera à ce qui est enseigné sans chercher à explorer davantage.

« La rétention en mémoire est meilleure lorsque la curiosité est élevée ! », nous dit le neurologue.

Or la curiosité est maximale lorsque la réponse peut être devinée ou repose sur des éléments déjà connus (l’enfant va décrocher si on lui propose des situations d’apprentissage soit trop faciles ou trop difficiles). C’est pourquoi il est recommandé de faire des petits tests pour retenir les leçons, plutôt que de les lire et relire passivement : en formulant des prédictions, l’élève fixe les réponses données plus solidement dans sa mémoire.

Stanislas Dehaene, ajoute enfin que la recherche de compréhension maximise l’apprentissage : on retient mieux si l’on réfléchit sur le sens de ce que l’on apprend.

3/ Le retour d’information (signaux d’erreur, récompense et motivation)

L’apprentissage est également optimisé par le retour immédiat qu’on fait à l’élève sur ses erreurs. Il faut éviter le plus possible de différer les réponses justes, et rebondir sur la curiosité suscitée dans la phase d’exploration, de tâtonnement, de recherche d’hypothèses.

Cependant, sachant que le stress, la peur et le sentiment d’impuissance bloquent les apprentissages, « il faudrait que l’école puisse accepter que c’est normal pour des enfants de se tromper à condition qu’on puisse se corriger sans pour autant être sanctionné. »

Permettre à l’enfant de se tromper sans crainte, lui reconnaître le droit à l’erreur est donc essentiel. On peut ainsi promouvoir l’auto-évaluation, ou encore redonner les mêmes tests après correction pour mesurer les progrès faits après correction. Pour éviter que les notes données soient vécues comme une sanction, Stanislas Dehaene explique en effet que

« Certaines notes ont un caractère profondément injuste lorsqu’elles sanctionnent des exercices dont le niveau ne cesse d’augmenter semaine après semaine à mesure que le cours progresse”, comme si à chaque entraînement d’athlétisme, on augmentait la hauteur des haies !

4/ La consolidation des apprentissages : l’importance du sommeil  

L’hippocampe qui est associée à la mémoire et à la consolidation des apprentissages est activée de façon très forte pendant le sommeil.

Deux hypothèses sur le rôle encore en partie méconnu du sommeil :

–       Les souvenirs épisodiques seraient transformés en règles, en invariants.

–       une sorte de nettoyage cérébral s’opérerait, restaurant la capacité d’apprendre le lendemain.

Stanislas Dehaene insiste ainsi sur le fait qu’il faille laisser les enfants dormir car cela indique qu’ils ont des apprentissages à consolider.

Le thème du sommeil n’est-il pas tout à fait adapté pour vous laisser méditer sur ces quatre piliers pendant les quinze prochains jours ? N’hésitez pas dans l’intervalle à relire un article déjà publié sur ce thème :

Le sommeil, facteur clé de l’apprentissage

Nathalie Anton