Le décrochage scolaire

Afin d’illustrer le plan de lutte contre le décrochage scolaire lancé ce mardi 4 décembre par le Ministre Vincent Peillon, laissons aujourd’hui la parole à deux enseignantes spécialistes de la question : Nathalie Broux, professeure de lettres et coordinatrice du microlycée de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), et Catherine Blaya, professeure en Sciences de l’Education à l’Université de Nice Sophia Antipolis et auteur de l’ouvrage « Décrochages scolaires. L’école en difficulté » (de Boeck, 2010).

Dans une interview publiée le 5 juillet 2012 sur le site de Libération par la journaliste Marie-Joelle Gros, la première témoigne des orientations pédagogiques mises en place au sein de son micro-lycée pour préparer des élèves décrocheurs au bac général.

« Les élèves décrocheurs ont souvent des appétences intellectuelles que l’école ne nourrit pas. Résultat, en cours, ils n’accrochent pas, ne parviennent pas à se projeter dans une matière, etc. Au microlycée, on les voit au moment de leur retour à l’école. Or refaire des maths, par exemple, quand on en est phobique, ce n’est pas simple. Pour aider un élève à s’y remettre, il faut donner du sens à la discipline. Ils ont été habitués à un enseignement saucissonné par discipline et par heure, tout est fragmenté, d’où une grosse perte de repères. Or une discipline n’est pas un tout en soi, c’est une partie d’un tout. Donc on travaille beaucoup en interdisciplinarité, en transversalité. Et on s’interdit le vocabulaire de l’échec, très courant à l’école et qui est une violence symbolique : « tu n’as donc pas lu ça », « tu ne sais même pas ça », etc.

Notre relation aux savoirs est beaucoup plus décomplexée. C’est une co-construction, avec l’élève qui a le droit de citer ses sources à lui, un film, un livre, une BD. L’idée, ce n’est pas le relativisme culturel, mais que la culture des élèves soit reconnue et pas déniée. (…) C’est une démarche de questionnement, qui passe par la marge pour intégrer la norme et le code communs. Les savoirs deviennent plus cohérents, sont mieux compris, intégrés. Et, du coup, les élèves reprennent confiance en eux

Comme le confirme Catherine Blaya dans une interview recueillie par François Jarraud le mercredi 5 décembre dernier pour Le Café Pédagogique,

« La relation enseignant/enseigné est extrêmement importante. La plupart des élèves résilients (c’est à dire des élèves qui étaient en voie de décrochage mais qui se sont accrochés) ont pu à un moment ou un autre de leur scolarité, développer une relation particulière de confiance à l’adulte et notamment à un enseignant. »

Elle rappelle notamment les sources du décrochage liées à l’école :

« Le décrochage peut être le résultat d’un écart trop grand entre les logiques scolaires et les logiques sociales dans lesquelles les élèves de milieux populaires évoluent. Ce peut être aussi la conséquence d’une expérience scolaire douloureuse dès le début de la scolarité (un manque d’accrochage), expérience marquée par des échecs répétés, des transitions d’un cycle d’études à l’autre difficiles, une marginalisation de la part des pairs, un étiquetage par l’institution inscrivant le jeune dans un continuum aboutissant à un décrochage, seul moyen d’échapper à des tensions trop fortes subies en milieu scolaire. Il peut aussi être le résultat de violences, de victimisations répétées, le seul moyen d’échapper à l’agresseur ou aux agresseurs étant parfois l’absentéisme.

Cependant, si l’école « peut jouer un rôle important dans la prévention du décrochage scolaire (…), il n’existe pas un seul type de décrocheur mais des décrocheurs avec des caractéristiques psychologiques, sociales, économiques et scolaires différentes qui ont besoin d’une approche individualisée et non d’une prise en charge toute faite. »

En effet, le décrochage implique une vision plus large du problème, dépassant largement les murs de l’école :

« Le décrochage est le résultat de processus et du cumul de plusieurs facteurs, de ruptures d’ordre personnel, familiaux et scolaires. (…) La réussite scolaire dépend aussi de politiques publiques en éducation mais aussi sociales – politique de la Ville en termes de déghettoisation de certains quartiers de plus en plus fermés sur eux-mêmes, mixité sociale plus importante. (…)

Le décrochage scolaire peut aussi être le résultat de dysfonctionnements familiaux et de problèmes personnels en termes de déficit d’attention, de problèmes de dépression. »

Vaste question, donc, à laquelle s’attelle aujourd’hui le gouvernement, d’autant plus vaste qu’elle concerne environ… 140 000 jeunes.

Nathalie Anton

L’absentéisme scolaire

L’assiduité représente une obligation et une condition indispensable à la réussite scolaire, mais pour diverses raisons, certains élèves ont parfois du mal à la respecter. L’expression « faire l’école buissonnière » confère une touche presque sympathique à cette échappée, mais l’absentéisme ne doit jamais être minimisé, car, qu’il soit « perlé » ou « continu », il constitue autant un révélateur qu’un facteur de risques.

C’est pourquoi les établissements effectuent plusieurs fois par jour un appel précis des élèves présents, et signalent sans délai les absents encore mineurs à leurs parents. De cette manière, ces derniers peuvent apporter une justification à ce manquement scolaire ou être informés d’une situation que parfois ils ignorent.

L’article L131-8 du Code de l’Education spécifie ainsi « les seuls motifs [d’absence] réputés légitimes » :

– maladie de l’enfant,

– maladie transmissible ou contagieuse d’un membre de la famille,

– réunion solennelle de famille,

– empêchement résultant de la difficulté accidentelle des communications,

– absence temporaire des personnes responsables lorsque les enfants les suivent.

En effet, en cas d’absences trop nombreuses injustifiées ou sans raison « légitime » (4 demi-journées dans le mois), le chef d’établissement effectue un signalement à l’Inspecteur d’académie qui, selon la loi du 28 septembre 2010,  peut engager une procédure conduisant à la suspension des bourses et des allocations familiales sur décision du président du Conseil général, ou à une amende sur décision du Procureur de la République.

Cependant, avant d’en arriver à ces extrémités, le dialogue avec l’élève et sa famille est toujours privilégié, car tant que l’on ne comprend pas pourquoi un jeune ne veut plus venir à l’école, il risque d’être vain de vouloir l’y contraindre.

Cette recherche des causes de l’absentéisme doit mobiliser l’élève, certes, mais aussi les parents et l’établissement :

S’agit-il d’un manque de motivation lié à de faibles résultats, à de trop fortes exigences ou à un mauvais choix d’orientation ?

S’agit-il d’une opposition à un cadre scolaire ou familial trop rigide, ou au contraire la conséquence d’un encadrement trop laxiste ?

S’agit-il d’une conséquence de troubles psychologiques (phobie scolaire, dépression…) ?

S’agit-il d’une difficulté à suivre les cours liée à une fatigue excessive (consommation de psychotropes, addiction, responsabilités familiales, activités ludiques et sportives excessives…) ?

S’agit-il de problèmes relationnels liés à des conflits, à des faits de racket ou de harcèlement ?

On voit que les motifs d’absence sont nombreux et que travailler à leur résolution implique la collaboration de plusieurs acteurs (parents, professeurs, conseiller d’orientation psychologue, personnel médico-social, associations…) pour permettre au jeune de garder ou de retrouver sa place d’élève.

 Les réponses proposées et adaptées à chaque situation peuvent aller de la sanction au tutorat, en passant par le suivi médico-social, l’élaboration d’un projet d’orientation, la recherche d’une structure scolaire correspondant mieux au profil de l’élève, et il faut bien garder à l’esprit que la lutte contre l’absentéisme peut s’inscrire dans un processus long et conduire au découragement des acteurs.

Cependant, il faut se souvenir qu’un élève absent représente potentiellement un enfant en danger, aussi bien dans la poursuite de sa scolarité (difficultés de suivi, décrochage scolaire, exclusion de l’établissement, sortie du système sans qualification…), que dans sa construction personnelle.

Nathalie Anton