Stéréotypes liés au genre : qui a peur de la filière “Elle” ?

On a du mal à se défaire des stéréotypes, soit parce qu’ils s’appuient sur des croyances tellement ancrées qu’on ne pense plus à les interroger, soit parce qu’ils agissent en nous de manière inconsciente et donc littéralement impensable.

Ces filtres qui opèrent à notre insu sont à l’origine de nombreuses discriminations et contribuent à les perpétuer : on connaît par exemple l’effarement honteux d’employeurs ayant réalisé après étude, que leur recrutement était ethniquement discriminatoire, alors qu’ils pensaient naïvement avoir refusé les candidats de couleur pour des raisons purement professionnelles.

Ainsi en va-t-il des stéréotypes de genre qui, s’appuyant sur la division biologique des sexes, présupposent que les comportements, les aptitudes, les sentiments, les goûts ou les envies dépendent du sexe biologique et peuvent être classés en “féminins” ou “masculins”.

L’ethnologue et anthropologue Françoise Héritier, décédée le 16 novembre dernier, avait baptisé ce phénomène « la valence différentielle des sexes”. Elle avait observé que cette répartition des valeurs entre celles jugées “féminines” et celles dites “masculines” tendait invariablement à valoriser les secondes, justifiant et entretenant la domination des hommes sur les femmes.

Prenons ainsi des adjectifs contraires, comme d’un côté “aventurier”, “indépendant”, “audacieux”, “révolté”, “expressif”, “entreprenant”, “fort”, “rationnel”, et de l’autre “casanier”, “dépendant”, “sage”, “doux”, “calme”, “prudent”, “faible”, « rêveur ». Force est de constater que nos sociétés occidentales valorisent plutôt les premiers et les associent encore à la virilité, tandis que les seconds, en demi-teinte, qualifient encore ce qui est censé relever de la féminité.  

L’éducation parentale s’avère évidemment déterminante dans la manière dont le féminin et le masculin sont présentés et intériorisés dès le plus jeune âge. Nous savons que le simple choix des couleurs pour la chambre à coucher avant même que le bébé ne paraisse est déjà conditionné par le genre. Ces représentations du “féminin” ou du “masculin” continuent d’être véhiculées par la manière dont nous nous adressons à l’enfant, les jouets que nous lui offrons, les vêtements que nous lui mettons, les activités que nous lui proposons, les histoires que nous lui lisons, le modèle familial que nous lui soumettons, le futur que nous lui dessinons…

Et l’école n’est pas imperméable à ces représentations, même lorsqu’elle essaie de lutter contre : les débats sur l’écriture inclusive questionnent précisément en ce moment ce qu’induit chez les élèves le fait de leur apprendre en orthographe que “le masculin l’emporte toujours sur le féminin” !

La croyance selon laquelle les garçons seraient par nature “actifs” et les filles “passives” justifie encore parfois l’occupation hégémonique des cours de récréation par les garçons footballeurs, tandis que les filles se contentent de discuter – comme elles sautaient autrefois à la corde -… sur place ! De même, si les garçons perçoivent l’obéissance et le calme comme des attributs féminins, on comprend alors, comme l’a montré la chercheuse Sylvie Ayral, qu’ils fassent au collège plus de bêtises pour affirmer leur virilité devant les filles.

A l’adolescence en effet, au moment où les corps se transforment, où les pensées se sexualisent, où les choix d’orientation s’opèrent, où la peur d’être différent s’intensifie, les jeunes ont tendance à se conformer aux stéréotypes de genre et à leur hiérarchie. Si l’insulte “femmelette” est sans doute aujourd’hui dépassée, les propos homophobes pour désigner les garçons qui préfèrent la chorale ou à la danse à des activités comme le foot ou le rugby montrent qu’il n’est pas encore permis de s’affranchir totalement des rôles sexués assignés culturellement. 

Alors quid des matières scolaires ? Celles-ci ont-elles un genre ?

La disparité observée dans la filière L qui n’accueille que 22 % de garçons contre 78 % de filles (1) peut légitimement le laisser supposer.

Pourtant, les sciences ne constituent plus dans notre société un domaine uniquement réservé aux hommes et la filière S accueille aujourd’hui quasiment autant de filles que de garçons, à savoir 45,5 % contre 54,4 % (1).  L’idée selon laquelle les femmes seraient « naturellement » moins bien disposées pour les sciences que les hommes est fort heureusement battue en brèche depuis quelques années, et même si le président de l’université de Harvard, Lawrence Summers, osait encore en 2005 lui accorder du crédit, cette affirmation scientifiquement infondée lui a coûté son poste.

Ces éléments constituent incontestablement un progrès, et nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais autoriser les femmes à s’emparer des sciences signe-t-il pour autant la disparition des stéréotypes de genres affiliés aux disciplines littéraires et scientifiques ? Les progrès paritaires salués d’un côté ne nous masqueraient-ils pas les stéréotypes qui entachent encore la voie littéraire ? 

sncf

Que nous disent les chiffres ?

  • Il y a 3,5 fois plus de filles que de garçons en filière L qu’en filière S
  • La filière L attire 3 fois moins d’élèves que la filière S 

On peut déduire de la première donnée que la filière L est plutôt associée aux femmes, et de la seconde que les sciences sont socialement plus valorisées que les lettres.

Et nous revoilà face à la “valence différentielle des sexes” de Françoise Héritier, et à sa hiérarchie : si les sciences attirent plus les garçons et les filles, c’est que ces disciplines sont associées à des valeurs dominantes (de performance, d’action, de réussite, de pouvoir…) originellement perçues comme masculines.

Pour faire une analogie, on n’a aucune difficulté à dire d’une petite fille qu’elle est un garçon manqué, mais il est encore impensable de dire d’un garçon qu’il est une fille manquée. Dans le premier cas, on a l’impression que la fille possède quelque chose de plus que les autres (une part de masculin) ; dans le second, on a l’impression que le garçon est doublement amputé (de son statut de garçon et d’une partie de ce que devrait être une fille réussie).

N’en est-il pas de même pour les filières choisies ? Une fille qui fait des sciences n’acquiert-elle pas cette part de masculin convoitée, à l’inverse du garçon qui, s’il choisit les lettres, voit sa virilité plus ou moins consciemment questionnée ?

Le fait que la lecture soit perçue comme une activité “passive” (je souligne l’oxymore !) n’y est sans doute pas étranger. Ne parle-t-on pas en effet de “goût” ou de “sensibilité” littéraires, alors que les sciences requerraient des “aptitudes” ou des “compétences” ?

Les conclusions d’un rapport de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire tendent à le confirmer :

« Il s’est installé, au sein de la sociabilité adolescente, une hiérarchie qui place les pratiques des garçons au-dessus de celles des filles. Sur quoi se fonde l’idée que la pratique des jeux vidéo ou la passion pour le sport valent mieux que le goût pour les romans et les fictions télévisuelles ? (…) Pourquoi la culture de la confidence est-elle assimilée à une perte de temps ? Le dénigrement de la sentimentalité féminine n’est pas en soi un phénomène nouveau, mais tout laisse penser qu’il s’est aujourd’hui durci. » (3)

Aussi la filière littéraire est-elle sans nul doute encore victime des connotations féminines/passives qui lui sont associées. Elle serait réservée aux jeunes filles “rêveuses”, “sensibles”, préférant rester dans leur chambre plutôt que d’agir sur le monde et d’avoir “un destin”.

Au contraire, la filière scientifique plus “pragmatique”, “expérimentale” et “rationnelle” serait réservée aux hommes… et aux femmes (!) d’action prêts à explorer et changer le monde.

Et ces stéréotypes s’installent dès le plus jeune âge, bien avant la seconde et les choix d’orientation : une étude menée en 2016 auprès de jeunes âgés de 7 à 19 ans confirme ainsi que “les filles lisent plus régulièrement que les garçons (33% des filles lisent tous les jours vs 22% pour les garçons) et plus longtemps (3h30 en moyenne par semaine vs 2h30 pour les garçons). Ce sont les collégiennes qui lisent le plus fréquemment (40% tous les jours) et qui consacrent le plus de temps à la lecture (4h15 par semaine en moyenne). Les garçons du même âge n’y consacrent que 2h15.” (2)

D’où ma question finale à l’issue de cet interminable article : le vrai courage aujourd’hui n’est-il pas qui d’autoriser les garçons… et les filles (!) à s’emparer de nouveau de la filière L, en luttant bien en amont contre les stéréotypes de genre qui lui sont associés ?

Nathalie Anton

  1. Chiffres de l’Education nationale publiés en 2012.
  2. Etude du Centre national du livre, 2016.
  3. Socialisation adolescente et usages du numérique, INJEP, 2017.

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