Interview d’Alain Boissinot sur l’élitisme scolaire

Afin de poursuivre la réflexion sur l’excellence scolaire amorcée dans le billet précédent, je reproduis aujourd’hui quelques extraits de l’interview donnée au Nouvel Observateur le 10 mai dernier par le président du Conseil supérieur des Programmes, Alain Boissinot. Cet ancien Recteur de l’académie de Versailles explique aux journalistes Morgane Bertrand, Caroline Brizard et Arnaud Gonzague comment l’élitisme scolaire constitue une pédagogie de l’échec.

Vous dites que le système scolaire français n’aime pas la réussite. Vous y allez fort

A.B. – Plutôt que d’encourager les bonnes performances, l’école française sanctionne trop souvent l’échec, comme si cette sévérité était un gage de sérieux. Environ 15% des candidats sont recalés chaque année au bac, et on entend dire qu’à ce compte, le bac est « donné ». Comme si amener tout le monde à la réussite n’était pas normal. Mais imaginez une chaîne de montage qui enverrait 15% de sa production à la casse ! On dirait, à juste titre, qu’elle n’est pas performante. Que Polytechnique ou l’ENA recalent 98% des candidats, soit! Mais le lycée est une formation de masse, à qui on ne peut plus imposer la logique du concours. (…)

On aime donc l’échec en France ?

– Je ne dirais pas cela, mais l’échec fait partie de notre culture. Nous gardons tous en mémoire le souvenir d’avoir raté quelque chose au cours de nos études : le brevet, le bac, l’agrégation, tel concours, telle grande école, ou même un simple devoir. Voilà ce qu’on retient ! L’échec est le fondement d’une névrose nationale. On peut même intégrer une bonne école d’ingénieurs avec le sentiment d’avoir échoué à rentrer dans une plus prestigieuse. Tout cela date d’une époque où le lycée sélectionnait les meilleurs élèves, en réalité les quelques pour cent d’enfants les plus favorisés du pays. Bien des gens continuent d’adhérer à ce modèle révolu. Nous sommes enfermés dans le pessimisme et la culture du passé, et nous n’arrivons pas à penser les nouvelles logiques du monde de demain.

Mais l’exigence marche de pair avec la sanction, non ?

– Pas du tout. Quand, en 2004, j’ai pris la responsabilité de l’académie de Versailles, la plus grosse académie de France qui comprend une proportion élevée de familles très favorisées, je m’attendais à ce que les élèves aient de bons résultats scolaires. Or, le taux de réussite au bac y était inférieur à la moyenne française. A côté de cela, le taux de redoublement y atteignait des sommets. Que se passait-il ? En croyant se montrer exigeants, les enseignants décourageaient leurs élèves plutôt que de les élever. Je ne parle pas des plus brillants, mais des élèves moyens, c’est-à-dire la grande majorité des classes, qu’on n’osait pas tirer vers le haut.

Vous avez fait un autre pari ?

– Oui, nous avons travaillé à laisser passer les élèves dans les filières qu’ils souhaitaient plutôt qu’à les sanctionner. On m’a prévenu : « Ils vont se planter au bac. » C’est l’inverse qui s’est produit. Le taux de réussite scolaire dans l’académie est remonté, rejoignant la moyenne nationale. L’explication est claire : le pari de la confiance crée un cercle vertueux. L’ancien ministre de l’Education parlait d' »école de la bienveillance ». L’apprentissage n’est pas un escalier dont on grimpe les marches une à une. Il procède souvent par bonds. Nous connaissons tous des enfants qui, après avoir longtemps végété, connaissent soudain un déblocage fulgurant. Il faut tout faire pour encourager ce déblocage plutôt que de se focaliser sur les insuffisances de départ. S’il est une « exigence » enseignante à saluer, c’est bien celle de faire réussir tous les élèves.

Retrouvez ici l’intégralité de l’interview !

N. Anton

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