Black Swan, ou l’illustration spectaculaire de la schizophrénie

La sortie du film Black Swan, de Darren Aronofsky, nous offre l’occasion d’aborder aujourd’hui la schizophrénie, autrefois appelée « démence précoce » par le psychiatre allemand Emil Kraepelin, en raison de la jeunesse des sujets touchés par cette affection mentale.

L’actrice Natalie Portman prête ainsi ses traits juvéniles au personnage principal du film, la danseuse étoile Nina, pour rendre compte de cette entrée morbide dans l’âge adulte touchant environ 1 % de la population mondiale.

En proposant, en 1911, le terme de « schizophrénie » – du grec Schizo (« séparé ») / Phrên (« esprit ») -,  le psychiatre suisse Eugen Bleuler insiste pour sa part  sur un aspect essentiel de  cette pathologie mentale polymorphe : la dissociation psychique.

Le rôle double et résolument antithétique du cygne blanc et du cygne noir que doit incarner Nina dans le ballet de Tchaïkovski, Le Lac des cygnes, schématise la scission identitaire dont souffre la jeune femme, et rappelle celle subie temporairement par le joueur d’échecs de Stefan Zweig dans la nouvelle éponyme.

Cependant, il serait erroné de réduire la dissociation schizophrénique à un simple dédoublement de la personnalité, ce syndrome se composant de multiples symptômes évoluant dans trois sphères intimement liées :

– La sphère intellectuelle, via des associations ou des digressions incohérentes, un ralentissement voire un arrêt de la pensée, une baisse de l’attention et de la concentration, un manque de volonté, des déformations du langage…

– La sphère affective, via une indifférence aux autres, à soi et au monde, une certaine froideur,  une asociabilité, des accès anxieux, colériques, dépressifs…

– La sphère comportementale, via le retrait et repli sur soi, des stéréotypies, des impulsions provocantes ou absurdes, des pulsions auto ou hétéro-agressives, le recours à l’alcool et aux drogues…

La mutation de Nina, insidieuse au départ puis de plus en plus explosive, illustre ainsi la dislocation de la personnalité de l’héroïne, qui passe sans raison apparente de la douceur à l’agressivité, du retrait à l’exhibition, de la froideur à l’excitation, de l’hétéro à l’homosexualité.

Les mutilations qu’elle s’inflige (des scarifications cutanées jusqu’au suicide final) témoignent également de la dissociation qui la frappe, son corps lui devenant d’autant plus étranger qu’un autre symptôme tout aussi constitutif de la schizophrénie se greffe au syndrome dissociatif : le délire paranoïde.

Le délire schizophrénique, souvent abstrait et peu structuré, perturbe en effet fortement la perception qu’a le sujet de lui-même et de la réalité. Le malade oscille ainsi entre des vécus euphoriques (sentiments de toute-puissance, érotomaniaques…) et terriblement angoissants (sentiments de menace, d’influence, de persécution…).

Victime d’hallucinations auditives, visuelles, olfactives et/ou cénesthésiques, le schizophrène éprouve une impression de dépersonnalisation, se sentant le jouet d’influences extérieures et/ou de transformations corporelles… expériences vécues avec tellement d’intensité qu’il lui devient difficile, voire impossible, de distinguer le fantasme de la réalité.

En plaçant le spectateur dans ce même état de doute interprétatif, le genre fantastique adopté par Darren Aronofsky se révèle parfaitement adapté à la représentation du délire auquel la danseuse est en proie. Le sémiologiste Tzvetan Todorov explique en effet que le fantastique repose précisément sur une perception trouble de la réalité :

« Ou bien il s’agit d’une illusion des sens, d’un produit de l’imagination et les lois du monde restent alors ce qu’elles sont ; ou bien l’événement a véritablement eu lieu, il est partie intégrante de la réalité, mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de nous. » (Introduction à la littérature fantastique, 1970).

Ce « trouble dans les relations entre le Moi et le monde extérieur » (Freud, Névrose et Psychose, 1924), est ainsi non seulement vécu par Nina, mais également ressenti par le spectateur. Ce dernier ne sait plus si la transformation progressive de la jeune femme en cygne est effective ou hallucinatoire, au même titre que le désir et l’admiration qu’elle suscite, la manipulation et la persécution qu’elle subit, ou encore les épisodes horrifiques, sexuels et meurtriers auxquels elle se trouve confrontée.

Pour échapper à ces expériences de déréalisation éminemment angoissantes et bouleversantes, la prise de toxiques et le passage à l’acte suicidaire constituent pour la jeune ballerine, comme pour de nombreux sujets schizophrènes, une issue désespérée voire fatale.

Black Swan, grâce à son héroïne et à sa réalisation, parvient donc à nous faire entrer, non pas sur les pointes, mais de plain-pied, dans la violence de l’expérience schizophrénique, transformant par là-même ce film a priori fantastique, en une fiction résolument réaliste.

La schizophrénie est une pathologie chronique très lourde, pour le sujet comme pour son entourage, mais dont les symptômes et l’évolution déficitaire peuvent être fortement atténués voire stabilisés par les progrès thérapeutiques.

Par conséquent, même si l’adolescence constitue un âge propice au retrait, aux excentricités et à la démotivation, il ne faut pas négliger chez son enfant les signes qui pourraient témoigner d’une entrée, même à bas bruit, dans cette pathologie. Consulter un médecin s’avère donc indispensable pour établir un diagnostic sérieux et engager une prise en charge adaptée.

N. Anton

3 réflexions au sujet de « Black Swan, ou l’illustration spectaculaire de la schizophrénie »

  1. Effectivement, une illustration saisissante de la schizophrénie. Une position pour une fois particulière où l’on ressent le désarroi, la panique, mais aussi ce sentiment de plaisir intense de cette jeune femme face à cette maladie. Ce film nous permet d’appréhender (si cela est possible) un peu ce que peut être le ressenti du malade, mais aussi de l’entourage …a revoir

  2. Après Shutter Island, nous retrouvons un film qui nous plonge dans le mental d’un malade. Je trouve ça tout à fait pertinent d’humaniser les troubles psychiques par ce biais.

  3. A voir sans faute par les étudiants en psycho qui trouveront ici d’excellentes illustrations pour comprendre les descriptions cliniques qui restent très abstraites pour les cliniciens débutants.

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