Je souffre, donc j’échoue

Comme l’explique l’article intitulé « mieux comprendre l’échec scolaire », celui-ci résulte souvent de facteurs multiples et intriqués touchant par exemple à la sociologie, à la pédagogie ou à la psychologie. Nous allons voir, à travers le cas d’une adolescente de 17 ans, comment les difficultés familiales peuvent précisément empêcher un enfant d’investir sa scolarité, alors même que ses parents essaient d’agir au mieux pour l’accompagner dans les épreuves traversées.

Claire est une élève de seconde générale âgée de 17 ans qui a demandé à être suivie psychologiquement pour, dit-elle dans un premier temps, « avoir son espace à elle ».

Son père l’accompagne lors de la première consultation et expose, avec clarté, la situation familiale et scolaire dans laquelle se trouve sa fille. Bien que son discours, riche de détails, monopolise une grande partie du temps alloué à l’entretien, celle-ci ne manifeste aucun signe d’agacement et acquiesce au récit et aux explications qu’il donne.

Nous apprenons ainsi que cet homme s’est séparé de son épouse lorsque Claire avait 10 ans. Cette dernière savait, « depuis toute jeune », que sa mère entretenait des relations avec d’autres hommes et elle dit avoir été « très triste » pour son père. Celui-ci évoque une rupture conflictuelle douloureuse, ajoutant avoir confié à sa fille, lors de cette période difficile, ses soucis affectifs et professionnels : Claire se serait ainsi comportée comme une « petite mère », à son égard, au moment du divorce, alors même qu’elle redoublait sa 6ème et désinvestissait sa scolarité.

Très vite, son père retrouve une nouvelle compagne, que l’adolescente désigne comme sa « première » mère, exprimant ainsi le mépris éprouvé pour sa mère biologique. Elle demande alors à aller vivre chez son père, mais celui-ci décide peu de temps après de mettre un terme à sa relation qui, pourtant, semblait satisfaisante. Il évoque une incompatibilité confessionnelle, et dit considérer désormais son ancienne compagne « comme une soeur », la séparation s’étant « merveilleusement bien » passée. Claire explique qu’elle a beaucoup souffert de cette rupture, qui conduit d’ailleurs au redoublement de sa 3ème. 

Lorsqu’on lui demande, individuellement, ce qu’elle attend du suivi psychologique, elle mentionne immédiatement le fait qu’elle aimerait que son père soit également pris en charge. Elle ajoute ensuite qu’elle souhaiterait pouvoir être  plus « méchante », car elle ne sait pas dire non. Elle regrette enfin avoir grandi « d’un coup », n’ayant pas eu à proprement parler d’adolescence. 

Cette vignette clinique illustre combien il est difficile pour un enfant de s’épanouir quand il est mis à une place qui n’est pas la sienne. Le rôle de mère que cette adolescente joue auprès de son père, l’empêche de s’occuper d’elle-même, et donc de sa réussite scolaire. Trop proche de son père, ayant évincé la mère, Claire peine à sortir d’une relation oedipienne qui satisfait son désir de petite fille, mais qui ne lui permet pas de s’épanouir en tant qu’adolescente. Devenir plus « méchante » signale ainsi son souhait de s’affranchir de cette position, qui génère parallèlement une culpabilité qui l’inhibe : comment, en effet, se séparer d’un père dépressif qui a tant besoin d’elle ? 

Nous voyons clairement comment ce père qui dit donner « le meilleur » à sa fille et qui se révèle à son écoute jusqu’à l’accompagner dans sa démarche de soin, établit une trop grande proximité avec elle, entraînant une confusion tout à fait préjudiciable, notamment sur le plan scolaire. 

Au problème de la place occupée par cette jeune fille s’ajoute celui du fond dépressif sur lequel elle s’est construite sans jamais pouvoir l’exprimer, ayant dû étayer son père au moment de la première séparation. 

La psychothérapie doit ainsi lui permettre de revisiter les épisodes douloureux qui ont jalonné son parcours, et de pouvoir envisager de se séparer de son père, sans avoir peur de le blesser, en accédant à ces sentiments contradictoires de haine et d’amour typiques de l’adolescence. 

Nathalie Anton

 

 

 

 

 

2 réflexions au sujet de « Je souffre, donc j’échoue »

  1. Bonjour et merci pour ce blog très intéressant.

    J’aimerai votre avis au sujet de ma fille de 17 ans.

    Elle a des amis et semble bien intégrée au sein de son groupe d’ami(e)s. Scolairement, elle a perdu pied en seconde et « subit » actuellement sa seconde seconde.

    Depuis toujours elle parait triste, en retrait et manifeste peu de curiosité pour tout. Elle est craintive et évite tout ce qui lui est inconnu. Scolairement, elle a beaucoup de mal à se motiver.
    Mis à part quelques timides soupirs lorsque nous sommes en désaccord, elle n’argumente jamais, ne défend jamais son point de vue. Elle est totalement passive et ne demande jamais rien. Il est difficile de savoir ce qui lui ferait plaisir ou envie.

    Je ne suis pas uniquement inquiète au sujet de ses études. Je suis inquiète pour elle, par ce manque de joie permanent. Je crains que cette passivité envers tout cache un souffrance et l’empêche de s’épanouir. Contrairement à d’autres parents, je rêve parfois d’une ado qui se rebiffe et nous tienne tête.

    J’aimerai trouver savoir comment l’aider à s’affirmer. Avez-vous déjà été confronté à ce type de comportement ? Avez-vous des conseils, une adresse ?

    Merci.

  2. Madame,

    Les périodes de morosité sont très fréquentes à l’adolescence, mais elles sont en général modérées et transitoires (quelques semaines). Je vous livre cette réflexion du psychiatre X. Pommereau pour lequel « un adolescent qui se porte plutôt bien est toujours en quête de nouveaux investissements. A contrario, celui qui ne semble s’intéresser vraiment à rien doit être considéré comme en grande difficulté ».
    Le manque de joie dont vous parlez touche-t-il tous les domaines de la vie de votre fille ou vous semble-t-il circonscrit au domaine des études et de la vie familiale ? Adopte-t-elle une attitude différente avec ses ami(e)s ?
    Il se peut que la « passivité » de votre fille soit pour elle un moyen de s’affirmer et de prendre de la distance vis à vis de son entourage familial et de ses attentes, tout en évitant de le blesser.

    Il conviendrait également de savoir si vous pensez que la chute de ses résultats scolaires témoigne d’un désinvestissement total à l’égard des études, ou s’il pourrait s’agir de la conséquence d’une mauvaise orientation.

    Enfin, que pense votre fille d’une prise en charge thérapeutique ? Cette question a-t-elle déjà été abordée entre vous ?

    Je vous remercie d’avance des réponses que vous pourrez me faire, et qui me permettront d’affiner celle que je pourrai vous proposer à mon tour.

    Cordialement

    N. Anton

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